Golgotha de merde

Sur la paroi où le visage de Jésus apparait comme en palimpseste, au terme de Sur le concept du visage du Fils de Dieu, le spectateur peut lire « You are my shepherd »(tu es mon berger) en lettres de lumière. Soudain il découvre, éteinte, la négation « not », qui le conduit à relire :  « you are not my shepherd » (tu n’es pas mon berger), un constat qui paraît bien plus en accord avec le vent de révolte qui a soufflé sur le visage de Jésus (toile bombardée à la grenade par des enfants escaladée puis lacérée).  Mais le « not » disparaît à nouveau. Se réimpose… Avec ce clignotement ambivalent, Castellucci maintient bien sûr l’ambiguïté de son propos à l’image d’un spectacle qui s’est construit tout en tension autour de ce visage de Jésus. Un propos qu’on ne saurait réduire pour autant à l’expression d’une stricte neutralité.

La question du positionnement de Castellucci sur la religion parcourt tout le spectacle. En raison bien évidemment de son dispositif : avec cette toile d’Antonello de Messine, intitulée – ironiquement au regard du spectacle – Salvador Mundi – le visage immobile et surplombant de la figure divine écrasant l’Homme et la société depuis des siècles se superpose à une face ô combien humaine et douce dont la bonté irradie la scène qui se déroule à ses pieds. Le spectateur se trouve donc à la fois contre et avec ce visage de Jésus, en semblable et en adversaire, tout à la fois au-dessus de lui – en tant que spectateur conscient  du caractère profane de cette image déplacée et violentée -  et en dessous de lui – en tant qu’objet qui ne peut se soustraire à son regard.

 Le positionnement de Castellucci – s’il en existe un – semble s’expliciter  dans la deuxième partie de la pièce, à partir du moment où des enfants rentrent sur scène et balancent de fausses grenades qui explosent à la face de Jésus. Le geste qui renvoie en Intifada palestinienne sur les terres originelles de la chrétienté n’est pas bien sûr sans rappeler aussi  le supplice de la lapidation auquel Jésus dans son immense mansuétude soustrait la femme adultère en demandant que celui qui n’a pas péché – l’enfant ? –lui jette la première pierre. Mais il renforce également la figure du Fils de Dieu dans son statut de victime expiatoire des excès de l’Homme puisqu’il accueille placidement cette nouvelle colère injuste qui s’abat sur lui tout comme il l’accueillit lors de sa Passion. Avec ces enfants, la révolte du tout petit homme devant l’immense Jésus prend donc à la fois un tour dérisoire et héroïque et invite en métaphore à voir les enfants de l’Humanité se retourner vaillamment contre leur Père tout autant qu’elle éclaire ironiquement cette propension de l’Homme à se chercher toujours et encore un bouc-émissaire pour se venger de sa finitude .

Pourtant,  l’on ne peut pas douter que cette invitation à la révolte parcoure la pièce en filigrane. Par exemple car,  sans cesse, dans Sur le concept…. L’Homme se réapproprie le divin. Ainsi, le fils lave les fesses de son père dysentérique avec une bonté infinie – christique est-on naturellement tenté de penser-  avec une patience sans borne, qui si elle cède parfois à l’énervement, au découragement,  reprend sans tarder sa mission filiale – produit de sa piété filiale – exactement comme le fait  la figure de Jésus dans les Ecritures. Ce transfert, ce décalque des deux figures structure la représentation. Naturellement, le geste de laver la merde fait directement écho aux soins que Jésus est supposé avoir porté aux malades, aux réprouvés, aux pestiférés de la société. Et métaphoriquement aussi à la venue de Jésus sur Terre qui se fait Homme pour laver ces derniers de leurs pêchés (péchés dont le caca peut aisément se faire symbole). Et si le chemin de Croix – on notera les différentes stations dans la pièce : du canapé à la table basse au lit en passant par la table à manger – est parcouru  par le vieil Homme dysentérique, dans la métaphore, c’est bien le fils qui porte la croix – son père qu’il fait se tenir en croix, debout, les bras écartés – qui reprend le rôle de Jésus, jusqu’à se fondre finalement avec son modèle dans un baiser qu’il dépose sur la bouche de son modèle en fond de scène.

Baiser d’amour ou baiser de Judas ? L’exceptionnelle puissance de la pièce de Castellucci consiste sûrement à convoquer Dieu et à l’absenter en même temps, à montrer un Homme sans Dieu et dans l’absolue nécessité de son existence, un homme sans Créateur et qui se retourne contre lui, un Homme qui en même temps  rejette Dieu et le supplie, le congédie et le ranime, et ce à travers deux figures également opposées : un vieil homme en décomposition qui pleure la perte de sa dignité et avec lui son fils qui touche au sublime à force d’humanité.

En somme Castellucci reprend ce motif– dont les héros de Dostoïevski pourraient constituer l’épigone -  de la Passion de l’homme moderne confronté à l’absurdité d’un Univers déserté par son Créateur.  Et au cœur de son œuvre, on retrouve la même Souffrance que chez l’auteur russe.  L’emploi de la majuscule s’impose ici, car il s’agit d’une souffrance immémorielle, universelle, de celle sans doute constitutive du besoin de Dieu, qui a poussé l’Homme à s’inventer une figure tutélaire susceptible de le consoler.

Comme le rappelle Castellucci dans un entretien, la perte de substance que caractérise l’incessante défécation du vieil Homme rappelle celle de Dieu qui se fait Homme sous la forme de Jésus. Il y a donc bien évidemment l’évocation d’un glissement de Jésus du côté des Hommes et par là même une divinisation de l’Homme. Mais surtout, cette question de la substance reprend toute une tradition d’écrits religieux qui rappellent  à l’Homme son absence de substance – substance dans le sens :  ce qui se soutient de soi-même – et lui recommande donc de se fonder en Dieu, seul être de substance, à la fois cause et produit de son existence stable et éternelle. Dans la merde, naturellement, se coule donc – sans jeu de mots – toute la misère de l’Homme : son caractère mortel, sans substance, sa Souffrance consubstantielle, et cette phrase qui résonne en pays chrétien : « tu es né poussière et tu retourneras poussière ». Car être de poussière ou de merde, la différence est faible.

C’est donc à la fois la faiblesse liquéfiante de l’Homme et sa Grandeur divine que Castellucci réunit sur un plateau de Théâtre. Pour construire une sorte de parodie de mystère – ces pièces religieuses du Moyen-âge où l’on représentait la Passion du Christ – Passion racontée ici en version humaine et schatologique sur une scène que la réprésentation de la figure de Jésus transforme en Eglise (ou en Cathédrale géante même vu la dimension de la peinture). Le théâtre reprend donc sa fonction religieuse et se réapproprie le sacré dans un monde où l’Homme peut remplacer Dieu, où Dieu devient même ce vieil homme mourant qui se vide, que son fils tente de soigner, dans une sorte d’inversion morale que l’on ne peut écarter comme hypothèse de lecture.  

L’année dernière le sang d’Angelica Liddell, cette année, la merde de Castellucci. En liquide, l’Homme s’écoule donc au sein des spectacles les plus profondément marquants des dernières éditions d’Avignon. Deux humeurs a priori opposées : l’une vitale, l’autre faite de déchets, l’une contenue et recyclée, l’autre régulièrement évacuée. Pourtant, à la fin de la pièce, la merde coule sur le front de Jésus comme le sang qui goutte de sa couronne d’épines, effectuant entre les deux liquides un rapprochement inattendu. Rapprocher la vie et la mort, Eros et Thanatos, la libido et la mélancolie : c’est bien quand le Théâtre remue les forces souterraines et universelles dont le combat intérieur de tous temps déchire l’Homme qu’il acquiert cette profonde puissance d’ébranlement.

Eric Demey

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Unwort, le puzzle alphabétique de William Forsythe.

Conduite sur plusieurs heures dans l’Eglise des Célestins, parmi les « objets chorégraphiques » de William Forsythe, une performance sibylline disait toute la beauté du pouvoir chorégraphique du langage.   

À chacun sa façon de visualiser les mots dans l’espace, de leur donner une couleur, un poids, une matière et un tempo. En partageant la sienne dans l’Eglise des Célestins, William Forsythe, engagé depuis une dizaine d’année à chorégraphier ce qui n’est pas encore ou déjà plus de la danse, a offert au spectateur avignonnais un joyau bien curieux. Wirds, la partie que l’on a retenue de l’installation Unwort, propose une chorégraphie mentale qui semble mimer les processus de révélation du sens, la façon parfois anarchique dont les mots s’agencent pour dessiner le réel. Un processus parfois cotonneux et balbutiant dont on saisit la puissance dès lors que l’on s’arrête dans l’exposition devant une petite table en bois brut.

On était rentré dans le lieu en ne saisissant qu’un brouillard de ce que le chorégraphe nomme ses « objets chorégraphiques » : des poutres amoncelées, un prompteur alignant des phrases dépressives sur la déroute métaphysique du monde moderne, un gigantesque rouleau de papier troué de manière éparse pour rejouer la fonction du vitrail… Beaucoup de matière cryptée mais rien d’extrêmement puissant face à la petite action chorégraphique ressassée en ritournelle par un des danseurs présent sur l’instllation. Sur cette petite table en bois brut, un amas de lettres en mousse noire qui peuvent tenir debout grâce au petit socle sur lequel elles sont attachées. Le danseur, avec l’agilité et la dextérité de la gestuelle Forsythe, est là pour agencer en boucle les lettres, les dresser, les pousser, les rejeter de façon à, peu à peu, organiser un puzzle sur l’espace de la table et révéler une phrase : « Tout est brisé par la phrase la plus faible ». En s’élevant et s’évanouissant comme des châteaux de sable, en s’agençant comme une énigme face au spectateur, les lettres venaient formaliser le caractère fugace de la pensée. Le mot, dans Unwort, s’efface sitôt qu’il se dresse. La réalité se métamorphose sitôt qu’elle est formulée. En fonction de la vivacité d’esprit du spectateur (j’ai dû rester plusieurs grosses dizaines de minutes…), il faut plus ou moins de temps pour voir la phrase émerger de cette forêt de lettres noires. On a le temps de se demander combien de temps le danseur va pouvoir rester concentré sur pareille tâche, et pas manqué, il se laisse bientôt distraire par un collègue venu le perturber. On aime la réponse qu’il lui crie puisqu’elle nous a maintenu jusqu’au bout dans le vif du sujet. « Get out from my words ! » répond le jongleur de lettres avant de recommencer, inlassablement, son délicat jeu de construction.

Eve Beauvallet

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La reine se meurt. Rencontre avec Audrey Bonnet

 

 

 

 

 

 

 

Figure incisive et cristalline de Clôture de l’amour, Audrey Bonnet a taillé son personnage de femme quittée, « Audrey », dans l’étoffe des reines. Rencontre avec une comédienne animée par le silence. 

Clôture de l’amour de Pascal Rambert, avec Audrey Bonnet et Stanislas Nordey. Photo : Bernard Michel Palazon/CDDS Enguerand

 

La salle était encore debout à la fin de cette  5ème représentation de Clôture de l’amour… Face à ces réactions dithyrambiques, on ne peut s’empêcher de repenser à la réception plus qu’houleuse d’AFTER/BEFORE de Pascal Rambert en 2005. Vous étiez à Avignon en 2005?

Oui et j’étais dans la salle en tant que spectatrice, totalement surprise de la réaction du public. Vraiment, je n’ai pas compris, et je ne comprends toujours pas d’ailleurs pourquoi les gens se révoltaient. J’avais été bouleversée par ce spectacle. L’écriture de Pascal m’a de suite parlé très profondément. L’arrivée des mots dans l’espace… le présent, l’instant de la parole… La première pièce que j’ai vue de lui, c’était Asservissement sexuel volontaire.

 

Quelle est la pièce que vous n’avez pas jouée et que vous auriez aimé jouer, de Pascal Rambert ?

Toutes. Même celle que je n’ai pas vue Gilgamesh. J’aurai aimé être au milieu des tournesols.

 

Pascal Rambert dit avoir créé Clôture de l’amour à partir de vos deux personnes, Stanislas Nordey et vous. Cela ne concerne pas uniquement les prénoms donnés aux personnages, qui sont les vôtres. Il y a des références à votre physicalité… Que percevez-vous de vous au travers du regard de Pascal Rambert dans la pièce ?

C’est toujours compliqué d’avoir ce recul… À première lecture, je me suis dit que c’était dingue à quel point il respectait les acteurs que l’on est. J’ai l’impression qu’il voit clairement notre travail d’acteur, la façon dont on respire, dont on entrevoit le jeu, le rapport que chacun peut avoir aux mots… Et qu’il a joué avec cela dans l’écriture. C’est comme s’il mettait notre inconscient à vue, comme une sensation d’être démasqué, ce qui est curieux à dire puisque, bien sûr, le théâtre est toujours un aveu de soi. Mais disons qu’il creuse de façon plus profonde ce que l’on est. Pour ma part, ce n’est pas rien dans mon jeu, qu’il ait choisi mon prénom. Ça crée une déflagration supplémentaire dans le corps.

 

Vous parlez du rapport spécifique aux mots. Quel serait celui de Stanislas Nordey ?

Stan est un grand sculpteur. Il sculpte l’espace avec les mots. Je les vois presque s’avancer. Son corps se transforme sous le langage, il prend les mots à bras le corps. Et Pascal l’a placé pile à cet endroit. D’ailleurs, il lui fait nommer ce phénomène en même temps qu’il se produit.  Il commente, dans le texte, son propre rapport aux mots.

 

Stanislas Nordey est un sculpteur… Sauriez-vous définir votre propre rapport à la parole ?

Pascal a choisit de faire parler Stan en premier. Ce n’est pas rien. Il m’a d’abord placée à l’endroit du silence. À l’endroit ou le corps parle et que les mots ne sont pas encore là. Je sais que j’ai un rapport particulier au silence, presque épidermique. C’est une chose qui a toujours fait partie de moi. J’ai appris à faire en sorte que ce silence ne soit pas encombrant, à l’accepter car c’est compliqué d’être comme ça, surtout au théâtre ! Cette chose que j’ai, il l’a comme portée, comme mise à vue par la parole de Stan sur mon corps. J’ai trouvé cela très respectueux.

Après cette heure de silence, il y a le flot de parole. J’adore quand la parole se déverse et nous emmène, que l’on peut s’y engouffrer tout entier, sans rien préméditer, que les choses se profilent à mesure que les mots sont prononcés.

 

On connaît le refus de Pascal Rambert d’être trop directif avec les acteurs. Néanmoins, quelle intention de jeu a t-il pu vous donner pour vous guider dans la compréhension de Clôture de l’amour ?

La chose qui a fait énormément sens pour moi, c’est qu’il me dise : « Reine. Tu es une reine… Tu ne lâches rien, tu ne laisses rien passer… ». Après, l’imaginaire sur le mot « reine » peut être très contrasté. Moi, ca me parle de la tenue, de la verticalité des choses. Ne jamais baisser la garde, aller vers le haut.

L’autre chose importante qu’il nous a dite à tous les deux c’est que lorsque l’on fait mal à l’autre, on n’oublie jamais de se faire mal à soi-même. Ce n’est pas uniquement dirigé sur l’autre, que c’est aussi en soi.

 

Que pensez vous du schéma masculin/féminin proposé ?

Pour moi, c’est arbitraire que ces mots là collent à l’homme ou à la femme. Il se trouve que ça s’articule comme ça, mais c’aurait sans doute pu être l’inverse. Stan proposait hier d’inverser les rôles, pour voir. J’y entend plutôt une universalité dans le fait de dire les choses. De dire ce qui effleure. Comment l’Homme est effleuré par des pensées, à quel moment peut-il ou non passer à l’action ? Une chose change t-elle dès lors qu’elle est nommée ? Quelle importance de dire ? Stan répète « il faut dire les choses ». Quand on la nomme, il ne s’agit déjà presque plus de cette chose là.

La pièce s’appelle Clôture de l’amour mais tout le sentiment amoureux est brouillé. En quittant, Stan nomme encore la beauté, il y a de l’amour, encore. C’est ça qui fait mal, c’est que l’amour est encore là. Sinon, il ne répèterait pas autant que l’amour est parti.

 

Interview réalisée par Eve Beauvallet

 

 

 

 

 

 

 

 

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“Clôture de l’amour”, de Pascal Rambert. Du T2G au MLF ?

La nouvelle création de l’auteur, metteur en scène et directeur du Théâtre 2 Gennevilliers Pascal Rambert, ardente sérénade amoureuse taillée au plus brut de la langue, enthousiasme le Festival d’Avignon . L’ « idée de la séparation », précise son auteur… mais avec quelle idée du genre ?

Se recentrer sur le texte… Je n’en fais évidemment pas une condition sine qua non du bon théâtre, sinon l’équipe de Mouvement aurait déjà fait un méchoui aves mes restes, mais il s’avère que dans le cas de Pascal Rambert, cette décision qu’il a lui-même formulé en présentant Clôture de l’amour fut opérante. Car en même temps qu’il s’est focalisé sur la profondeur des mots et la brutalité de leur adresse dans sa nouvelle création, Pascal Rambert semble avoir lâché un peu de ce maniérisme « ultra-contemporain » (c’est son mot) qui a parfois pu empêcher d’être davantage ému qu’intéressé par son travail.

On retrouve bien dans Clôture de l’amour son obsession d’immanence, cette matérialité appuyée qui fonde ce qu’il appelle le théâtre « en temps réel ». On y retrouve un double fond méta-théâtral, des mises en abimes si l’on veut  (j’ai failli ne pas employer l’expression, Rambert dit que c’est ringard.): dans Clôture de l’amour Stan et Audrey, deux personnages qui portent le nom des comédiens Audrey Bonnet et Stanislas Nordey, sont artistes, furent amoureux, se séparent et sondent le caractère fictionnel du sentiment amoureux. On ressent toujours, comme dans chacune de ses pièces, que tout se joue ici et maintenant, que la réalité de la « séance » prime sur la fiction du texte, bref qu’on nous raconte pas de salades… Mais les effets de réel, plus subtils (souvent humoristiques, d’ailleurs), forment le soubassement et non l’étendard de ce Clôture de l’amour qui fait se lever chaque soir les salles du Festival d’Avignon.

Clôture de l’amour explore le déchirement amoureux sur le mode de la joute verbale, un face à face fragile et sanglant réparti en deux monologues d’une heure chacun, travaillés par leur auteur sous la forme dialogique. Le spectateur est face à un dispositif d’une clarté et d’une précision indéniable : les deux acteurs ne bougeront que pour échanger leur place de victime et de bourreau, de part et d’autre d’une diagonale rigide. Ils s’arrachent dans un cube blanc réfrigérant, fidèle reproduction du studio de répétition du Théâtre 2 Gennevilliers (T2G) signée Daniel Jeanneteau.  Pour ce qui est du texte, Rambert a mis au point une intelligente mixture de langage quotidien contemporain, à la fois trivial et philosophique, vulgaire et élégiaque, qui n’exclu pas l’autodérision, ni ne gomme, évidemment, rugosités de la pensée et échecs de formulation. Un texte-missile en somme, taillé pour le personnage qui écoute autant que celui qui le profère et offre à Stanislas Nordey et Audrey Bonnet des rôles d’une grande teneur.

On regrette simplement, mais très fort, cette façon de caser des anglicismes qui devrait être interdite par la loi (pas des anglicismes lexicalisés type « manger un sandwich » mais « Welcome, dans mon monde, Stan » ou « Sorry, Audrey, ok ? ») – intrusions qui donnent l’impression d’être en face d’un Bergman chez les hipsters. « First » (comme dirait Rambert), on peut se dire que ce n’est pas seulement crispant, mais que c’est aussi dommageable puisqu’il y a quand même un risque sur deux que cet ancrage dans une sphère sociale très repérée puisse stopper net le sentiment d’empathie. Bon… après on concède que ca peut au contraire venir surligner la valeur universelle de la débâcle amoureuse : Stan et Audrey sont deux artistes (certainement des acteurs, d’ailleurs) qui se pensaient à l’abri des fictions au rabais que le commun des mortels s’invente sur l’amour. Ils comptaient ne pas se raconter de salades, ne pas être concernés. Et puis si.

À ce propos, il est temps de dire que Clôture de l’amour est autant une pièce sur l’amour (sa fuite, en tout cas) que sur la fiction. Et qu’en ce point, Rambert excelle à poser ces questions : l’amour peut-il être autre chose que du théâtre? Peut-il échapper pour de vrai au flot de mythes charriés à travers le temps ? Quelle était en fin de compte la réalité du sentiment amoureux ? Stan, qui quitte, semble en faire une fiction. Audrey gardera la réalité de leur histoire pour elle.

D’ailleurs, entre ces deux monologues amoureux, un des deux a t-il le dernier mot ? On nous soutient que « non, évidemment ». Ah bon ? Audrey, en situation de riposte, semble pourtant, et paradoxalement, l’héroïne : il était trop petit pour son amour à elle, il n’a rien compris. Elle, en revanche, a bien compris que Stan trouve le malheur plus « esthétique » que le bonheur, que la séparation va même « nourrir son art », bref, que c’est un « connard ». Agenouillé au sol, tête baissée pendant la charge d’Audrey, Stan est vaincu mais ne reviendra pas sur sa décision.

Une mythologie du couple se dessine alors clairement et c’est sûrement là que le bât blesse: on perpétue d’un côté le mythe de la femme comme figure noble et sacrificielle, accomplie dans l’amour mais condamnée à l’univocité du sentiment, de l’autre, celui de l’homme égoïste et blessé, celui qui ne peut pas aimer, celui qui sera seul, qui quittera et sera donc artiste. Au final, sous cette langue très contemporaine, on récolte une ode qui sent un peu le féminisme naphtalineux… Car tout au long de Clôture de l’amour, on est passés de « l’homme est un salaud », à « l’homme est un faible », mais on est toujours restés dans une catégorisation des rapports à l’amour.

À moins que sous le cliché ne se cache un travail sur le cliché. Audrey se moque de Stan en homme romantique, Stan singe Audrey en femme romanesque. On pourrait donc postuler que l’échec de Stan vient de ce qu’il se laisse piéger par son propre personnage d’homme. Une intention d’auteur ? Un effet de lecture ? Cette séduisante alternative ferait alors de Clôture de l’amour le plus émouvant manifeste de Rambert sur le théâtre.

Eve Beauvallet

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Le visible et le cachet

Tout avait pourtant bien commencé.

En apéritif, Cantat, le tragon qui devait à nouveau expier.

Puis, les propos de Luchini sur la secte de snobs d’Avignon qui tournent le dos aux grands textes et ne s’adressent qu’aux initiés… Ca allait chauffer, même si cela sentait le réchauffé.

S’en étaient suivi les frasques de Juliette Binoche refusant qu’on la photographie, protégeant scrupuleusement son droit à l’image… Ah les caprices de divas!

Vinrent ensuite les virulentes attaques, au ton malheureusement outrancier d’Armand Héliot (ne pas confondre avec Armelle) contre AF&C (association responsable du off) et notamment les combines de remise du fond de soutien… Enfin, on allait révéler les pratiques invisibles d’AF&C.

Puis le défilé des politiques (primaires socialistes) : Frédéric Mitterrand qui annonce 12 millions sur 3 ans. Martine Aubry qui dit vouloir augmenter le budget de la Culture de 30 à 50% ! Hollande qui promet qu’il fera, lui, avant tout attention au budget. Frédéric Mitterrand qui contre-attaque ce matin dans Libé.

Et puis il y  eut aussi les spectacles :

Mademoiselle Julie étrillée par le Monde, louée par Télérama. Oncle Gourdin raillé par Libération, salué par Le Monde. Alors ? Alors ?

On n’est pas d’accord.

On pourrait  quand même en parler.

S’empoigner.

Débattre.

Polémiquer.

Mais rien rien rien. …

On pourrait  s’engueuler, gueuler comme tout au long de l’explosif Cadavre de Vincent Macaigne, révélation de ce début de Festival.

Mais non.

Macaigne n’ébranlera pas Avignon comme Angelica Liddell l’avait fait l’année dernière…

Et Angelica Liddell, elle, cette année, ne s’écorche même plus les genoux !

Alors ?….

Pas de Jan Fabre, ni de grève d’intermittents. Pas de polémique esthétique, ni d’affrontements politiques. Ce festival se déroule sans accrocs, sans passion.

Avec du côté du In, une programmation en forme de best of des artistes invités les années précédentes.

Et du côté du off, l’éternelle foire (d’empoigne) où chacun cherche à tirer son épingle du jeu dans un climat d’ultra-concurrence.

AF&C alors ?

Bah…

Essayons.

La conversion du festival en grande foire à l’achat : l’édito de Greg Germain vient fièrement la saluer.

« Si le OFF est le lieu d’émergence des projets de demain (…), il est aussi et avant tout(…) le grand salon du théâtre. Le premier marché du spectacle vivant (…). Quelques millions d’euros de contrats y sont discutés à chaque festival et nos études  le confirment : les spectacles achetés sur le OFF représentent un peu plus de 20% de la programmation des structures de diffusion de France (…) 1143 spectacles en 2011. On entend encore dire,  ici et là, que c’est décidément trop ! Trop ! Mais comment pourrait-il y avoir trop d’artistes ? »

Une argumentation à coups de mauvaise foi qui feint d’ignorer tous les problèmes que pose l’actuelle organisation du off (salles indignes, programmation surabondante et illisible, travail de terrain très insuffisant) sujets maintes et maintes fois abordés, mais comme d’habitude esquivés. Un édito qui finalement dissimule la question du sens du festival OFF en se glissant sur la fin derrière la poésie d’Edouard (Glissant).

Voilà. C’est dit.

Mais bon.

Rien de vraiment nouveau là-dedans. Un peu de pire peut-être.

Survient alors le sentiment d’une grosse fatigue, d’une lassitude. De tourner en rond, en rond, en rond. Dans la répétition.

Est-ce moi ? Ou bien.

Est-ce Avignon ?

Est-ce Avignon qui est fatigué ?

Est-ce Avignon qui est fatigué et qui pour se régénérer s’en est remis aux enfants ?

Histoire de récupérer de leur énergie. De leur enthousiasme. De leur naïveté.

Diversement convaincante sur scène (controversée chez Charmatz, décevante chez Cyril Teste, accessoire chez Liddell – je n’ai malheureusement pas vu Odile Duboc), la présence d’enfants dans les salles a en revanche bien fonctionné.

Sous la yourte mongole et la tente berbère de la Compagnie Graine de Malice deux spectacles d’une trilogie sur les apprentissages de l’enfant. L’un sur le manger, l’autre sur la marche. L’un avec des marionnettes à l’échelle 1/1, l’autre tout en théâtre d’objets. Simple, délicat, poétique comme il se doit. Avec des machines enchanteresses (dont un manège de chaussures au sommet duquel se juche une dompteuse) construites par Patrick Lesieur. (Trois petits pas et puis s’en va et Poutou-sel et Mimi sucre mis en scène par Philippe Zarch. Au Collège de la salle à 10h et 11h15)

A la Condition des Soies, de l’opéra pour enfants, ou une journée en musiques sous la forme d’un théâtre visuel fabriqué en direct via un rétroprojecteur, est rythmée par des airs d’opéra – plus ou moins connus. Coloré, sensible et ambitieux.(Grat’moi la puce que j’ai dans l’do mis en scène par Margot Dutilleul. A la Condition des soies à 9h25)

Aux Béliers, une Rumba sur la Lune avec manipulation invisible d’une souris qui prend la lune pour un fromage, et projection sur un voile de gaze de ses rêves rongeurs. Joli et rigolo.(Rumba sur la lune, mise en scène de Cyril Louge. Au Théâtre des béliers à 10h)

Contre la fatigue, j’ai donc pris mon enfant et je l’ai regardé regarder.

Le visible.

Le caché.

Le visible et le caché

Le visible est le caché.

C’est le titre d’un recueil de deux courts textes poétiques et  éclairants du philosophe Jean-Christophe Bailly, sur le rapport de l’Homme à l’animal, édité chez Le Promeneur. Il sert de support dans sujet à vifs au Nature aime à se cacher que présente Jacques Bonnaffé, en compagnie d’un jeune danseur, Jonas Chéreau, du 19 au 25 juillet. Jacques Bonnaffé trace une route singulière d’acteur populaire. Sa trajectoire peut faire penser à celle de Luchini. D’origine modeste. Révélé au cinéma par la Nouvelle Vague. Porteur de textes ambitieux à travers toute la France.  Au sujet de Luchini, Bonnaffé me disait : « S’il n’est pas programmé à Avignon, c’est aussi parce qu’il n’est pas programmé dans le public. Et s’il n’est pas programmé dans le public, c’est pour la simple et bonne raison que Lucchini aurait dû pour cela accepter de baisser ses cachets».

Comme quoi.

Les choses s’éclaircissent soudain.

La secte. Les snobs. Les grands textes.

Quand le visible est le caché.

Quand le visible est le cachet…

Eric Demey

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C’est parti !

Chaque année, le Festival d’Avignon, c’est un peu le Tour de France à lui tout seul : peloton, accélérations, chutes, essouflements, victoires… Même si on ne connait pas tous les coureurs, quelques fiches pour vous rafraîchir la mémoire sur certains des favoris de l’édition (In et Off).
Dans le numéro en cours de Mouvement, où l’on part à la recherche de voies buissonnières, le Festival d’Avignon s’aborde par des chemins inhabituels. Artiste associé de cette édition 2011, le chorégraphe Boris Charmatz met en scène des enfants, loin des grosses machines coutumières de la Cour d’honneur (p. 92). Côté arts plastiques, Cy Twombly et Tino Sehgal se rencontrent, sous la belle plume de l’écrivain Tanguy Viel (p. 148). En guise de programme, ou d’aide-mémoire pour les conversations de sortie de spectacle, vous pouvez également vous replonger dans nos articles sur l’écorché metteur en scène Vincent Macaigne, le duo décomplexé Bengolea/Chaignaud, ici et , ou encore Rachid Ouramdane raconté par Jean-Luc Raharimanana. On vous parlait aussi de Cyril Teste et de son collectif MXM, quand ils présentaient Electronic City début 2010. Et pour ceux qui ne sont pas (encore) abonnés à Mouvement, vous trouverez aussi ici une séance de rattrapage sur la très attendue Angelica Lidell…

Côté off, on avait aussi pris de l’avance. En vous parlant notamment des Bi-portraits de Mickaël Phelippeau, de Coalition, nouvelle création de Transquinquennal et Tristero présentée au Théâtre des Doms, ou de l’audacieux Life : Reset/Chronique d’une ville épuisée, du jeune Fabrice Murgia (dont vous pouvez aussi retrouver l’interview ici). Plus vieux mais toujours bons, un portrait de Spiro Scimone ou d’Ivan Viripaev, dont deux pièces (respectivement La Fête et Les Rêves) sont remises en scène, l’une par le collectif De Quark et l’autre par le Théâtre Alibi. Essouflés ?

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Christophe Fiat – Laurent Sauvage n’est pas une Walkyrie

Faire du théâtre en se gardant bien d’en avoir l’air… cela peut être magnifique. Ou horripilant quand les poses sont trop appuyées (Marthaler, on t’a vu ! + Philippe Quesne, pas toi !).

La scène contemporaine – comme l’art contemporain en général – vénère évidemment tout ce qui peut relever de l’accidenté, du heurt, du fragile « parce que ça aussi c’est la vie ». Pas grave si, au passage, on surligne les effets au gros stabilo qui bave, tant que le spectateur a bien compris qu’il était émancipé, qu’il n’était pas enfermé dans le carcan coercitif de la « mise en scène », et que, surtout, on n’avait pas pensé à sa place. Ne surtout rien imposer au spectateur, donc… le Paperlappap de Marthaler a bien retenu la leçon, ce qui lui a permis de se faufiler tranquilou dans la file des pièces déceptives « insolentes et radicales » et de faire passer pour poétique la vacuité la plus abyssale.

Christophe Fiat n’apprécierait sans doute pas être pris en contre-exemple de Marthaler. Qu’il me pardonne, c’est pour tenter d’en dire du bien. Leurs projets ne sont, après tout, pas si étrangers : les deux entrent dans le théâtre par la musicalité et se dégagent de la forme traditionnelle de la mise en scène. C’est à mon sens leur seule accointance, pour ce qui est de Laurent Sauvage n’est pas une Walkyrie en tout cas, pièce pour laquelle Christophe Fiat a eu la lumineuse idée de convoquer sur scène l’excellent comédien Laurent Sauvage.

Chevelure émancipée, tout de cuir botté et en débit de voix musclé, il endosse la mythologie liée au rockeur si chère à Christophe Fiat – une figure qui revient en gimmick sur sa scène via l’indice de la guitare électrique – mais ici testostéroné à bloc. Loin d’une coquetterie branchouille, l’intérêt tient déjà dans le dispositif en lui-même : le rockeur se présente de face, dans une frontalité radicale au public, et celui de Christophe Fiat n’en bougera pas pendant la demi-heure où, accroché à son micro et ses câbles électriques, il se connecte à l’histoire de Cosima Wagner, seconde épouse du compositeur et fille de Liszt. Dans cette narration linéaire, pas de fragmentations, pas de scories conversationnelles ou de polyphonie ostensible, pas d’adresse au public pour rompre le déroulé du fil. Laurent Sauvage n’est pas une Walkyrie impose un cadre de parole austère et contraignant, dans lequel les intonations et la voix du narrateur – conteur sont détournées avec brio : l’énoncé, l’histoire de la maîtresse de Wagner rencontre une forme vocale qui n’est, a priori, pas faite pour elle : la scène musicale rock, avec ici accentuations gommées, débit ininterrompu et cette pointe de désinvolture amusante qui l’aurait tout aussi bien fait parler de sa dernière cuite.

De cette rencontre (on pourrait dire de ce manque d’adéquation) entre l’énoncé, et la forme vocale choisie, il résulte une proposition dramatique qui m’a semblé enthousiasmante. C’est que, au final, le comédien semble débiter son texte selon le cahier des charges d’un journaliste radio ou d’un commentateur sportif (dans une sorte d’urgence qui finit par frôler la performance musicale). L’énoncé prend donc l’apparence d’un texte à visée informative (la biographie d’un personnage historique), mais un fait brut étant toujours suspect, le pacte d’objectivité est vite rompu. Discrètement, la voix du narrateur s’immisce pour placer le texte en équilibre entre histoire et poésie. C’est beau, drôle et étrange.

À quel régime appartient la parole ? Le texte informe t-il, commente t-il ou chante t-il ? Est-ce une façon de divaguer sur la fabrique de l’histoire ? Ici commence la liberté du spectateur. Pour ce qui est celle du comédien, elle dépend d’une forme corsetée. Et parfois, loin des pièces formatées qui font mine de se chercher, on respire.

Eve Beauvallet

Laurent Sauvage n’est pas une Walkyrie, de Christophe Fiat sera donné au Théâtre de Gennevilliers du 3 au 19 mars 2011

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Macbett de Ionesco, par la compagnie des Dramaticules

Barthes parlait, à propos d’Italo Calvino, de « la mécanique du charme ». L’expression conviendrait à la compagnie des Dramaticules : dans leur mise en scène de MacBett d’Eugène Ionesco, la fantaisie provient d’un réglage minutieux.

Les Dramaticules semblent initialement avoir porté sur le texte un regard d’enfant, c’est-à-dire un regard naïf, où l’on « voit tout en nouveauté » (Baudelaire). Sans a priori sur la façon dont on va devoir mettre en scène un texte. Ni à disposition d’un texte, ni indisposés par lui, ils savent tout simplement se rendre disponibles. Et jouir de leurs marges de manœuvre.

Ainsi, le débit de parole respecte moins la logique du sens que la musicalité de la diction. Les ponctuations ne sont pas celles du texte, les accentuations, les césures suivent leur propre tempo et non celui de la langue courante. Le texte est respecté à la lettre, mais son esprit est réinventé. La succession des répliques n’échappe pas à cette exigence de (ré)création : elle se fait parfois tellement rapidement qu’on croirait que de longs monologues ont été redistribués. On peut dire le texte en vociférant, ou très posément, à la manière (explicite) d’un footballeur interviewé, ou en déclamant (touchant parfois à l’incantation).

Et s’il doit être question d’une dispute, les Dramaticules réfléchissent à l’idée de dispute, et s’efforcent d’en extraire la substance : un duel où personne n’écoute l’autre, car chacun veut simplement avoir le dernier mot. Et plutôt que d’« illustrer » le duel (par l’empoigne, le corps dressé, la main levée ou autres), ils le manifestent en superposant les tirades de Duncan et de Lady Duncan. Le spectateur ne peut saisir le texte, pourtant parfaitement crié par chacun, mais qu’importe : il entend la dispute.

Un sens aiguisé du rythme oriente aussi les partis-pris de mise en scène. Le jeu est stylisé, le souci d’être « naturel » n’existe pas davantage que celui d’être « réaliste ». L’espace de jeu n’a rien de vraisemblable, le plateau et son éclairage sont affirmés comme un espace (comme le seul espace) d’invention – mais en même temps, les conventions n’existent plus (le face public n’est pas une adresse au public).

Toute la gamme des signes est exploitée pour parvenir à la désignation. Les Dramaticules manient l’indice (l’épée pour un cavalier), l’icône (ceci est un saut à la gorge !) le symbole (le microphone), aussi bien que l’abstraction (l’extraordinaire accouplement de Lady Duncan et Macbett).

La où le travail de Marthaler – sur Papperlapapp – semble s’être arrêté, celui des Dramaticules commence. On prend soin d’accomplir ses idées, de ne pas les laisser à leur stade de « pistes ». Aucune option de mise en scène ne reste en puissance, de sorte que le spectateur semble assister au déploiement, en acte, de leur imagination. Il suit les différents paliers qui mènent une trouvaille à son plus haut degré d’inventivité.  

La principale réussite de ce Macbett est sans doute de savoir être ludique sans céder à l’anarchisme. Le texte d’Ionesco n’est pas le prétexte d’un jeu déréglé, mais le contexte de la création. Si les Dramaticules savent prendre leur distance avec l’œuvre dramatique, c’est en définitive pour prendre du recul. Jouir de sa marge de manœuvre, c’est tout autant manœuvrer, que se donner des marges. L’impertinence n’est pas une fin en soi, c’est un moyen. Ce qu’on retient, c’est au contraire la pertinence des leurs options. Les prises de paroles, les situations, les éclairages ne sont pas réalistes ; ils sont véridiques.

Certains, étant petits, ne jouaient aux Légos que pour construire, en l’imitant, le modèle sur la boîte. D’autres préféraient se jeter les pièces à la figure. Les Dramaticules, eux, devaient bâtir sans cesse d’élégants vaisseaux spatiaux, des ponts improbables, des maisons du futur et du passé, autant parce qu’ils s’étaient dispensés de la notice, que parce qu’ils avaient pris acte de la forme et de la nature de l’emboitement des Légos. Ils s’étaient approprié les contraintes : les possibilités de construction étaient infinies.

Par Gilles Juan

 Jusqu’au 31 juillet au Théâtre Le Petit Louvre. Avignon Off.

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Gardenia, kaloï kagathoï du genre et d’aujourd’hui

Avant-garde à la parade
Kaloï kagathoï, les « beaux et les bons » de l’Athènes antique. Parmis eux étaient les démocrates, les électeurs; ce petit groupe se disait « utile » à la cité et présidait à sa destiné, se reconnaissant entre eux. Peu d’expression caractériserait mieux la petite troupe des amis et collègues de Vanessa Van Durme, nouveau genre d’élite pour aujourd’hui. Ils viennent dire la peu évidente marche du monde, avant-garde à la parade.
Travestis à la retraite partageant le même passé de spectacles et de cabarets, de nuits et de délices, rassemblés par celle qui se sera bientôt et à nouveau une meneuse de revue délurée après avoir été comédienne, ils remontent sur scène sous la direction Alain Platel et Franck Van Laecke pour un spectacle au joli nom de rose, Gardenia, présenté en première semaine du festival d’Avignon 2010. Après une jeunesse de jeunes fol(le)s, et ici les paranthèses ont tout leur sens, ils ont exercé divers métiers, menant une vie « comme tout le monde » – il semble qu’ici cela veuille dire quelque chose. C’est là que le chorégraphe et le metteur en scène belges les rencontrent – première scène du spectacle, en habits du monde, complets et chemises blanches. Mais la scène du théâtre n’est pas la rue qui s’oublie et bientôt ses vertiges les rattrappent. Jouant gentillement avec les spectateurs, l’oeil pétillant et le visage ravi, ils et elles se déguisent. Ces costumes de théâtre prennent un sens bien particulier: Ce n’est pas seulement faire illusion, inventer une fiction, c’est passer une double frontière, celle du temps ou de la mémoire, et celle de la marginalité.
Gardenia, Répétition - img: Luk MonsaertGardenia, Répétition – img: Luk Monsaert

Elégie au désir
C’est la grande force d’un spectacle qui semble comme heureux et apaisé. Il aurait pu être provocant, renvoyant les spectateurs à l’ambiguité de leur regard sur les corps vieux, dont les plaisirs, notamment sensuels et sexuels, sont si peu évidents aujourd’hui, et sur les corps à l’identité sexuelle incertaine, qu’on ne sait pas mieux regarder. Il est joyeux et tendre. La scène est ici un lieu de plaisir, du jeu, de l’ambiguité, de l’interdit qui se mêlent dans la confusion des corps. Tranquillement, lentement, drôlement aussi, et bientôt lascivement ou brillamment, ces acteurs d’un genre nouveau se laissent reprendre par la scène. Ils deviennent à mesure de formidables plantes que l’on peine à reconnaître. Ils font cela avec délice, laissant les choses se faire, comme s’ils se laissaient porter par autre chose que leur désir, quelque chose qui ne leur appartiendrait pas, retrouvant les gestes malicieux d’une science qu’ils n’ont qu’eux. Car le vrai personnage du spectacle, c’est la scène, ici un grand carré de bois, presque des tréteaux mobiles, et ce qu’elle porte, ses puissances singulières, que l’on voit ensorceler corps et visages.
Le spectacle se construit tout autour de ce qui fait la scène, en en faisant à un lieu d’énergie, de vitalité, de plaisir. La limite qui sépare acteurs et spectateurs pourrait exclure, pointer les différences; elle devient un lieu d’intensité, où le rapport à l’autre, qui est ici l’inconnu comme l’autre que l’on porte en soi, le jeune que l’on fut et l’autre sexe que l’on pressent, se charge de désirs et d’affections. L’éphémère du théâtre, qui dit souvent la vacuité des oeuvres humaines, devient ici la lenteur lascive du désir et le jeu subtil des plaisirs qui ne vont pas trop vite. Son ici et maintenant, qui caractérise le théâtre, devient le chant délicat d’une élégie au spectacle, à la nuit et à la jeunesse. On pourrait critiquer le monde tel qu’il est et appeler à un avenir meilleur – on jouit ici de la mémoire, et ce n’est pas la moindre leçon de ce spectacle.
Ainsi va ce petit monde; il n’ignore pas ce qui est, les corps qui ont vécus, les douleurs qui les ont fait. Il ne fuit pas dans l’illusion, la fiction, la mémoire ou le meilleur des mondes à venir une réalité qu’il voudrait fuir. Au contraire, il en fait la puissance de son jeu et trouve dans l’élégie sa forme amoureuse.
Gardenia, Répétition - img: Luk MonsaertGardenia, Répétition – img: Luk Monsaert

Bal masqué chez Tirésias
Est-ce parce qu’Alain Platel présente un autre spectacle en forme d’hommage à Pina Bausch que la scénographie, quelques chaises autour d’un parquet incliné, fait penser à celle du Kontakthof de la chorégraphe allemande, où dans une salle immense des individus qui semblaient étrangers les uns aux autres peinaient à investir le parquet de bal qui aurait dû les réunir dans la liesse libérée de la fête? Ou est-ce parce que ce même spectacle a été repris récemment avec les danseurs de la création, certains n’ayant plus l’âge des cabrioles donnant au ballet une dimension nouvelle? Peut-être. Oui, il y a là une idée de la danse comme puissance des retrouvailles, même si ce n’est pas celle des corps jeunes et exercés s’abandonnant aux rythmes mélodieux, mais celle de soi avec les différences qui nous font.
À cette lente montée du plaisir de la scène, Platel et Van Laecke ont mêlé deux autres compagnons de route, une « vraie femme », l’expression fait sourire, et un jeune homme. La première, qui pourrait être une mère de famille heureuse aussi bien qu’une maquerelle attendrie par ses ouailles selon les moments du spectacle, se prête aux mêmes jeux que nos drôles, participant à la confusion qui amuse. Le second, un jeune danseur russe, ne pourra que raconter, malgré la parade, une douleur d’errant. Gardenia n’est alors pas seulement de l’affection et de l’empathie pour le différent, lorsque les douleurs, qui s’inscrivent dans les corps, deviennent la charge ou le gage des intensités du présent. C’est peut-être aussi la forme inattendue des devenirs de chacun et le chant des nuits confuses comme chambre des bonheurs.
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Gardenia

Photos et présentation sur le site du festival: http://www.festival-avignon.com/fr/Spectacle/33

mise en scène Alain Platel, Frank Van Laecke
sur une idée de Vanessa Van Durme
scénographie Paul Gallis
musique Steven Prengels
costumes Yan Tax, Marie « costume » Lauwers

créé et joué par Gerrit Becker, Griet Debacker, Andrea De Laet, Richard « Tootsie » Dierick, Timur Magomedgadzjeyev, Danilo Povolo, Rudy Suwyns, Vanessa Van Durme, Dirk Van Vaerenbergh

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texte publié sur http://ericvautrin.wordpress.com

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Comment lui dire? – Cadiot/Poitrenaux/Lagarde

Il y a un texte, ces sortes de roman qu’écrit Olivier Cadiot depuis « Futur, ancien, fugitif » (POL, 1993). Le genre d’histoire pas possible, un roi en exil se refaisant une beauté réfugié à la montagne, la cour à son train assurant le protocole minimum, toute une tradition en stage de reconversion intensive version moonboots et godille, le genre parabole synthétique de situations diverses existantes tous genres confondus. Le texte est passé à la lessiveuse de la scène, si on en croit le dossier de presse, avec la plus grande des complicités entre l’auteur et son metteur en scène, Ludovic Lagarde, à qui Cadiot doit son entrée théâtrale et sa place aujourd’hui d’artiste associé. Le texte en sort rétréci, on voit mieux certaines coutures, certaines matières, on en redécouvre des plis sous un nouveau jour. Certes, le génie littéraire de Cadiot parvenant à faire tenir des images-limites à l’insu du plein gré du lecteur est un peu passé à la trappe au profit du cocasse ou du médiatiquement reconnaissable, version pili-pili Cécilia bling-bling par sms – certains disent la part politique du texte, cela reste la version soft de marionnettes pour chaîne cryptée. N’empêche, l’exercice vaut le déplacement, ça donne à entendre et fait relire, double bind.

Un nid pour quoi faire d’Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde – img: Christophe Raynaud de Lage

Un nid pour quoi faire d’Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde – img: Christophe Raynaud de Lage

Et ça parle. C’est du Cadiot pur jus: on ne parle pas pour dire quelque chose, on parle parce qu’on a une raison pratique de parler – ici, se refaire fissa une image de marque, royaume à la dérive et ennui menaçant. Ce qui est dit a moins d’importance que l’effet qu’on attend de la parole, combler le vide, occuper l’esprit et les amis. Parallèle avec Marthaler et Papperlapapp: le langage est arbitraire et n’entraîne qu’un peu plus de confusion, mais il est nécessaire pour tenir sur place et habiter son temps.
À cet exercice, l’acteur et fétiche Laurent Poitrenaux fait – fureur. Sur son lit-trône des alpages, il vitupère à tout va, ça n’arrête pas, gimmicks et poses royales, tout un cérémoniel en raccourci. Il mène son monde, comme il le dit, « il faut tout faire ici », et c’est le seul à tenir de près, l’agitation en plus, le texte de Cadiot – ses accélérations, rebonds, déviations dérivations, rechutes et ping pong. Virtuose, il avance sur le fil de l’écriture, jamais il ne parle ou déclame, c’est un surf, il file la ligne abstraite du texte, rendant sensible et audible la coquille vide que c’est. L’acteur contrefait la langue, expressions en toc, plastique de la voix, il ne garde que les contours, l’aspect flamboyant du verbal – malgré le show déluré qui frise le cabotinage et s’use vite à manquer de précision et à ne pas trouver son déploiement propre, et le son désagréable des voix toujours hurlées. Autour de lui, ça tourne aux e muet et trémas bizarres, à entendre le texte dit comme s’il voulait dire. Là où Poitrenaux parvient à manipuler la parole comme Cadiot le langage, comme des merveilles formelles disponibles dans la mémoire vive de chacun, juste à côté on a parfois l’impression que les métaphores disent le monde comme chez Voltaire – genre le roi existe, je l’ai rencontré.
Un nid pour quoi faire d’Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde – img: Christophe Raynaud de Lage

Un nid pour quoi faire d’Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde – img: Christophe Raynaud de Lage

Aucune retenue pourtant, chacun y met du sien avec un entrain rare et rageur, les lazzi s’alignent, les personnages archétypaux sont campés, de la comédie italienne à la mode du jour, hop hop on y met du sien et vogue la galère. La joyeuse troupe est diablement engagée dans l’affaire, elle s’aligne sur la mise en scène et ses appendices, décors, vidéos et tout le toutim. Lagarde prend le parti de tout montrer, le chalet ikea, les skis fartés en live, les anorak chics, le réchaud et les beignets du matin. Rien ne manque, équipement complet, catalogue du Vieux Campeur Swarovski, collerettes artisto et échafaudages en sus. Du coup, tout se déplace: le problème n’est pas, comme dans le texte, le langage comme pur artifice tiré d’une sorte de mémoire commune rendue élastique, multiple, inventive, mais: il y a quelque chose de pourri en ce royaume – Shakespeare dans l’AB-bac. Chez Cadiot, la tension, c’est la langue et ses inventions, ses virtuels, comment elle dit moins qu’elle fait faire, comment elle occupe tout autre chose que le sens, comment parler sert à autre chose qu’à dire, comment défaire les sphères du réel, les traverser le pied léger – comment être roi en 10 leçons, c’est possible et ça entraine tout un nouvel exercice des méninges, une souplesse qui a tout de la lucidité politique. Chez Lagarde, au contraire tout se resserre sur une petite critique de l’artifice et du déréglement, regardez-moi cet idiot, regardez-moi ce médecin, regardez-moi cette chipie. Il n’est jamais heureux de revenir sur les spectacles passés, de pester c’était mieux avant, mais dans Le Colonel des Zouaves, Poitrenaux était sur le fil, droit comme un i, précis en diable, et le monde était en invention, devant lui, dans un écran vide ou de la même façon dans le public, le monde flottait en bulles devant lui et il jonglait avec, on ne s’arrêtait sur rien, on testait son élasticité mentale. L’artifice avait de l’allure, l’invention de la tenue. Dans Un nid pour quoi faire, tout s’arrête avec la rampe et les rires qui fusent, on se fatigue de banalités, c’est une compétition de signes passés en force venant ajouter à l’emballement énervement angoisse panique ambiants s’il en était besoin.

Il y a un texte, ces sortes de roman qu’écrit Olivier Cadiot depuis « Futur, ancien, fugitif » (POL, 1993). Le genre d’histoire pas possible, un roi en exil se refaisant une beauté réfugié à la montagne, la cour à son train assurant le protocole minimum, toute une tradition en stage de reconversion intensive version moonboots et godille, le genre parabole synthétique de situations diverses existantes tous genres confondus. Le texte est passé à la lessiveuse de la scène, si on en croit le dossier de presse, avec la plus grande des complicités entre l’auteur et son metteur en scène, Ludovic Lagarde, à qui Cadiot doit son entrée théâtrale et sa place aujourd’hui d’artiste associé. Le texte en sort rétréci, on voit mieux certaines coutures, certaines matières, on en redécouvre des plis sous un nouveau jour. Certes, le génie littéraire de Cadiot parvenant à faire tenir des images-limites à l’insu du plein gré du lecteur est un peu passé à la trappe au profit du cocasse ou du médiatiquement reconnaissable, version pili-pili Cécilia bling-bling par sms – certains disent la part politique du texte, cela reste la version soft de marionnettes pour chaîne cryptée. N’empêche, l’exercice vaut le déplacement, ça donne à entendre et fait relire, double bind.Et ça parle. C’est du Cadiot pur jus: on ne parle pas pour dire quelque chose, on parle parce qu’on a une raison pratique de parler – ici, se refaire fissa une image de marque, royaume à la dérive et ennui menaçant. Ce qui est dit a moins d’importance que l’effet qu’on attend de la parole, combler le vide, occuper l’esprit et les amis. Parallèle avec Marthaler et Papperlapapp: le langage est arbitraire et n’entraîne qu’un peu plus de confusion, mais il est nécessaire pour tenir sur place et habiter son temps.À cet exercice, l’acteur et fétiche Laurent Poitrenaux fait – fureur. Sur son lit-trône des alpages, il vitupère à tout va, ça n’arrête pas, gimmicks et poses royales, tout un cérémoniel en raccourci. Il mène son monde, comme il le dit, « il faut tout faire ici », et c’est le seul à tenir de près, l’agitation en plus, le texte de Cadiot – ses accélérations, rebonds, déviations dérivations, rechutes et ping pong. Virtuose, il avance sur le fil de l’écriture, jamais il ne parle ou déclame, c’est un surf, il file la ligne abstraite du texte, rendant sensible et audible la coquille vide que c’est. L’acteur contrefait la langue, expressions en toc, plastique de la voix, il ne garde que les contours, l’aspect flamboyant du verbal – malgré le show déluré qui frise le cabotinage et s’use vite à manquer de précision et à ne pas trouver son déploiement propre, et le son désagréable des voix toujours hurlées. Autour de lui, ça tourne aux e muet et trémas bizarres, à entendre le texte dit comme s’il voulait dire. Là où Poitrenaux parvient à manipuler la parole comme Cadiot le langage, comme des merveilles formelles disponibles dans la mémoire vive de chacun, juste à côté on a parfois l’impression que les métaphores disent le monde comme chez Voltaire – genre le roi existe, je l’ai rencontré.Aucune retenue pourtant, chacun y met du sien avec un entrain rare et rageur, les lazzi s’alignent, les personnages archétypaux sont campés, de la comédie italienne à la mode du jour, hop hop on y met du sien et vogue la galère. La joyeuse troupe est diablement engagée dans l’affaire, elle s’aligne sur la mise en scène et ses appendices, décors, vidéos et tout le toutim. Lagarde prend le parti de tout montrer, le chalet ikea, les skis fartés en live, les anorak chics, le réchaud et les beignets du matin. Rien ne manque, équipement complet, catalogue du Vieux Campeur Swarovski, collerettes artisto et échafaudages en sus. Du coup, tout se déplace: le problème n’est pas, comme dans le texte, le langage comme pur artifice tiré d’une sorte de mémoire commune rendue élastique, multiple, inventive, mais: il y a quelque chose de pourri en ce royaume – Shakespeare dans l’AB-bac. Chez Cadiot, la tension, c’est la langue et ses inventions, ses virtuels, comment elle dit moins qu’elle fait faire, comment elle occupe tout autre chose que le sens, comment parler sert à autre chose qu’à dire, comment défaire les sphères du réel, les traverser le pied léger – comment être roi en 10 leçons, c’est possible et ça entraine tout un nouvel exercice des méninges, une souplesse qui a tout de la lucidité politique. Chez Lagarde, au contraire tout se resserre sur une petite critique de l’artifice et du déréglement, regardez-moi cet idiot, regardez-moi ce médecin, regardez-moi cette chipie. Il n’est jamais heureux de revenir sur les spectacles passés, de pester c’était mieux avant, mais dans Le Colonel des Zouaves, Poitrenaux était sur le fil, droit comme un i, précis en diable, et le monde était en invention, devant lui, dans un écran vide ou de la même façon dans le public, le monde flottait en bulles devant lui et il jonglait avec, on ne s’arrêtait sur rien, on testait son élasticité mentale. L’artifice avait de l’allure, l’invention de la tenue. Dans Un nid pour quoi faire, tout s’arrête avec la rampe et les rires qui fusent, on se fatigue de banalités, c’est une compétition de signes passés en force venant ajouter à l’emballement énervement angoisse panique ambiants s’il en était besoin.

 

texte publié sur http://ericvautrin.wordpress.com/

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