Archive pour juillet, 2008

Le Partage de Midi / Claudel / Sivadier/Dréville/Baron/Bouchaud et Clamens.

CERTAINEMENT L’HEURE AMOUREUSE SUBSISTE

C’est le rêve pur d’un Minuit, en soi disparu, et dont la Clarté reconnue, qui seule demeure au sein de son accomplissement plongé dans l’ombre… Mallarmé, Igitur.

je suis en train d’écrire un texte pour Le Partage de midi qui, certainement, prendra quelques longueurs & temps à écrire / ici recherche d’une écriture plus “facile” et plus poétique / aller directement à l’impression / à ces impressions qui surgissent de la représentation / qu’après je déplie comme de très grandes images roulées sur elles-mêmes / dans le dépliement, s’émiettent en mille petites pièces / mots / puzzle /

aller à quelque chose qui s’ouvre avec la représentation comme une tombe se descellerait / jaillissement fumeux / fumeux, comme peu crédible /

alors voilà ce que j’ai vu

le radeau de la Méduse, dans le praticable, tout simple plancher de bois posé moins simplement à un certain endroit de la carrière boulbon pour que l’espace prenne une certaine profondeur / la fin d’un monde donc / le paquebot où Claudel fait commencer sa pièce, en route vers le Chine, est un radeau qui s’enfonce dans l’obscurcissement du monde /

les quatre + 1 : Valérie Dréville, Jean-François Sivadier, Gaël Baron et Nicolas Bouchaud + ne pas oublier Charlotte Clamens, disent quelque chose du théâtre avec Le Partage de midi / Nicolas Bouchaud, Jean-François Sivadier, Gaël Baron, Valérie Dréville portent une parole d’acteurs sur leur objet d’amour : le théâtre, ou objet de passion même, qui serait comme un disque solaire à l’horizon de l’Orient, non pas se levant mais s’engloutissant à l’horizon, sous les flots/ c’est le levant qui disparaît / incompris bien sûr ils le seront

oui le théâtre sombre avec superbe, mais sombre, il coule /parce que la vie sensible et imaginaire se retire peu à peu de ce monde / pour entendre le travail des acteurs, leurs voix, pour entendre ce qu’ils disent, il faut être sensible au pétillement, comme un micro chant de cigales, du sucre qui fond dans un verre d’eau / il faut aimer à n’avoir pas le coeur à faire autre chose qu’aimer ou aller au théâtre / il faut aimer comme on se rêve dans l’enfance quand on joue dans la forêt et qu’on s’amusait à passer la frontière entre l’Est et l’Ouest (enfance des années 70) / pour sentir, il faut ne faire pas de différence entre sa condition de spectateur et sa vie de tous les jours et ce qu’on appelle avec cynisme son “emploi” / il faut tout relier / le théâtre se donne si on s’y donne / je suis regardante sur ce qui me regarde

c’est peut-être le sujet du sujet de Je tremble (1 et 2) de Pommerat / dépérissement de la faculté d’imaginer qui est vitale à la pensée / l’imaginaire innerve la pensée de sens

il coule le théâtre parce que la vie sensible et imaginaire coule / parce que sentir c’est pas quelque chose qui se discute / si madame truc ne sent pas le radeau de la Méduse, n’a-t-elle pas le droit de prétendre qu’on n’a rien fait pour qu’elle sentît son paquebot dans son Claudel ? / et si madame Machin elle / ne sent pas que les quatre acteurs disparaissent pour tenter de traduire la parole de Claudel mais qu’au contraire elle sent qu’il n’y a en que pour eux /

ou alors il faut détester Claudel comme moi / ce catholique machiste qui fit enfermer sa soeur artiste / ce diplomate fin qui assurait ses arrières / ce poète de Morestel, patelin du Jura où il possèdait le château de famille / pour ne pas donner dans le panneau d’attendre le chef d’oeuvre, si bien que c’est la seconde fois que je vois un Claudel, comme une révélation / pourtant j’en ai vu des Claudel où les acteurs se roulaient dans la beauté de la langue et le metteur en scène dans le fantasme métaphysicien de Claudel / y échappa l’an passé L’échange de Julie Brochen l à Avignon où Valérie Dréville était en “regard extérieur” / la première partie de cet Echange quand Marthe explique ce qu’elle ressent et vit dans la passion, m’a donné un éblouissement / c’était ça, la passion / voix sourde et inouïe de Julie Brochen qui semblait provenir de la désolation où laisse toute passion / machine sonore de Junger / peut-être seule la passion ouvre-t-elle vraiment les yeux sur ce monde et alors, oh misère, quel lamentable spectacle…. / si le préjugé est que la passion aveugle, n’est-ce pas pour nous intoxiquer et nous priver de ce qui serait le plus sûr ferment d’une révolution radicale et sans violence ? / un passionné ne consomme plus, il brûle

là, pureté du sens de la pièce / une pièce sur l’amour / sur l’intensité où nous porte l’amour / c’est quoi aimer, donner, s’offrir, recevoir, expérimenter, vivre, se souvenir, vieillir, connaître / tout cela par l’amour, s’apprend / une pièce qui parle de ça / d’apprendre par l’amour / de se métamorphoser par / impression en sortant d’avoir entendu une nouvelle pièce que je ne connaissais pas / et aussi impression que peut-être je l’entends dans sa sidérante vérité parce que j’ai l’âge du midi de la vie, comme les personnages / et alors peut-être que ça vient de ce que les acteurs ont eux-mêmes cet âge / des quarantenaires qui ont aimé, qui ont connu des passions / qui savent aussi que les choix faits dans le feu de l’action des trente ans, ont créé des situations irréversibles / on ne repart pas de zéro à quarante ans / NB : comme à l’époque de Claudel, l’on commençait plus tôt à vivre, vers 18 ans, et qu’on était dès dix ans un petit monsieur dans ses milieux, le midi de la vie qui dans la pièce veut dire 30, devient aujourd’hui 40 – mais on vivrait aussi paraît-il plus longtemps /

L’histoire autobiographique de Claudel / sans intérêt vraiment sinon, comme pour L’Echange où Claudel jouait au rustaud sans culture qu’est Louis Laine, alors qu’en fait il était bien plus en Jackson Pollock Nageoire qui aime les actrices et qui est homme civilisé, de bien voir que Claudel n’est pas dans Mesa le plus beau des personnages mais dans Almaric le viveur. D’ailleurs Claudel n’est pas mort mais s’est marié, c’est vrai, pas avec Rosalie qui lui a inspiré Ysé, mais il s’est marié et il a joui de la vie / il n’est pas mort de mélancolie / c’est ce lapsus inconscient qui lui permet d’écrire, de se croire quelque part et d’être ailleurs, si bien que tout lui échappe, et que ce que nous pouvons entendre de lui, c’est quasi sûr que lui ne l’a pas entendu, il voulait dire autre chose, mais… / retour poétique des refoulés / science des imaginatifs / plus tu te cache, plus tu te montres ?

le grand débat de l’amour / la femme et ses trois hommes / vraiment Claudel, il écrit sur la femme / il est une femme / – un travesti dans l’âme ! / mari qui vous fait mère, amant 1 sexuel et amant 2 métaphysique /

sombre proposition, que personne ne voit / la bande des quatre presque ! / car à la fin, la vrai retour d’Ysé est traité comme une illumination, une sainte apparition, mais il nous reste l’image de la fuite de deux amants scélérats : Ysé et Almaric, sur bruit de fond de monde qui s’éboule / vraiment image affreuse de ces deux-là qui après avoir volé à Mesa son sauf-conduit, et l’avoir dépouillé, le laisse à une mort horrible, celle d’être déchiqueté en sautant avec la maison dynamité où ils le laissent / dans quel enfer ces deux-là foncent-ils ?

Mesa, il a gardé sa croyance intacte, sa vie imaginaire n’a pas été atteinte car il peut imaginer que Ysé au fond d’elle, l’aime et le chérit, parce que pour lui, quand de l’amour naît, il ne peut mourir, en dépit des humiliations et des démentis sur la beauté d’âme de l’aimée – non, rien ne peut entamer l’amoureux qui croit en, qui doit tout à la beauté qu’il a vu en qui lui a appris à éprouver autant d’amour en lui et de beauté / la mise en scène ne semble pas dire : voici le perdant / car tout bien réfléchi, le perdant a gagné son ciel quand les deux gagnants ont sauté à pied joint dans l’entonnoir de l’enfer / ils vivront, mais sur un lit empoisonné / plus de plaisir là pour eux / ils courent vers le far west qui fait la toile de fond de L’échange ?


PS/ je cherche sur le net dans les critiques qui a pu relever cela, mais personne, apparemment ne s’est intéressé à cette image énorme, à la fin, où Valérie Dréville surgit du fond de la carrière vêtue comme une fée d’une robe chair translucide (et non comme pendant sa fuite avec Alamaric où elle portait une robe longue chinoise), et éclairée d’une rond de lumière, comme une sainte apparition, avec des fleurs séchées dans les bras… Ente le santon provençal de l’Arlésienne et sainte-rosalie qui guérit Palerme de la peste / Personne n’a relevé cette image dérisoire d’une piété enfantine, rimbaldienne, qui est là geste de mise en scène / geste qui décale le montré, le joué, du texte lui-même / quelque chose qui parle du décalage entre la fin de la pièce et la fin dans la réalité autobiographique dont Claudel est parti pour l’écrire / un happy end qui vient comme le consoler devant que Rosalie s’est mariée à un autre /ici la mise en scène met en scène le fantasme, l’imaginaire en marche /suggère aussi que le théâtre fait regarder les différences entre réel, imaginaire / non pas pédagogie du réalisme (l’horreur !) mais pensée de l’écart, de l’interstice, de l’entre-deux / dans cette dernière scène c’est l’espace entre Sivadier et Dréville qui est peut-être l’enjeu inconscient de cette scène / la distance pour voir l’imaginaire ? / rôle de l’agonie, là

/ et on a dit qu’il n’y a pas de mise en scène ! quelle mauvaise foi toutes ces critiques… ) – ils aurait été forcés de dévider ce fil, de dire que toute la mise en scène était axée sur la passion alors – non il n’y en a eu que pour les boules rouges lumineuses aériennes, ces boules pour plafonnier bon marché qui sont des chinoiseries / pour en dire tout le bien qu’on en pensait de ces accessoires du merveilleux, du miracle du théâtre / toujours ça qu’ils attendent / mais personne pour dire que ces balles flottantes étaient comme des disques en apesanteur ou fragiles comme des acteurs qu’on peut crever d’un mot perfide, ou encore simple comme le reste de la mise en scène qui garde un lien très fort au jeu imaginaire de l’enfance / inconsciemment ceux qui ont voulu dénier à ce Partage sa parole, se sont trahis en se focalisant sur les boules rouges, parce qu’ils avouaient à travers cet intérêt factice pour cette anecdote de plateau commeils chinoisaient ce Partage.

il sombre oui il sombre le théâtre, avec eux les quatre et leurs amis / bientôt qui connaîtra la langue de Claudel ? / qui la comprendra ? qui saura parler d’amour avec un cosmos dans la tête et des tremblements dans la chair ? je ne pensais pas dire cela un jour de Claudel ! Mais c’est la deuxième fois que j’entends quelque chose de Claudel dans cette veine, or pas entendu ailleurs / bizarre / une pièce rien que sur l’amour / pas d’autre action que la passion

Alors les gens regardent les petites boules rouges de lumières qui flottent grâce à des ballons gonflés à l’hélium dans la carrière et ils se disent Oh c’est joli : ils ne disent pas que c’est aérien l’amour ou encore si fragile, et puis c’est de l’âge des enfants qui regarder des ballons voler au gré des airs /

langue aussi qui s’engloutit, langue de Claudel qui parle en patois en vingt patois mêlés / intuition des quatre de jouer des accents régionaux / c’est populaire, vulgaire même, de vulgus le peuple, l’amour / ça demande des mélanges / et aussi casser le lyrique on n’en peut plus des histoires d’amour sous-titrées par le lyrisme / l’amour EST lyrique / mais quand même la passion de Jean-François Sivadier pour l’opéra, ça le porte a capella à faire revenir un vieil air /je ne le reconnais pas / c’est juste l’image des grandes amoureuses tragiques qui passent là / ou des grands amoureux blessés à mort / Ça tombe bien, il est Mesa / c’est de la bouche de Mesa que s’élève le souvenir de l’opéra / Jean-François Sivadier, à des moments, est dans la foi qu’on a en soi dans l’enfance /

tous s’exposent / l’amour ou le théâtre ou encore l’amour du théâtre c’est pareil / avec ce Partage, ils ne viennent pas militer pour un certain théâtre, mais c’est le cri du chant du cygne qu’ils mettent en scène / il fallait qu’ils se réunissent pour dire ça / dire que les acteurs sont des êtres à part, (toujours ?) en voie de disparition / il n’y a pas de discours pour ou contre un metteur en scène, Jean-François Sivadier en est un de toute façon / juste la parole à porter soi-même pour en prendre la responsabilité et la dignité / êtres de désir précieux / portant la parole sans la jouer / car alors si on jouait ces mots, de quel amour serait-on fait ? /

Au retour, l’impression d’avoir vu s’ouvrir la voûte céleste et qu’un grand tourbillon de lumière insoutenable descendant et, comme dans Tintin les boules de feu, au hasard ; foudroyant /délire, ici ? /je ne sais pas / quand la blessure s’ouvre / un abîme en elle / où je me noie mais pourtant c’est ça que j’aime / ce moment où le contact a la violence de l’étincelle de l’éclair du foudroiement / et pourtant qu’ai-je appris sinon qu’il n’y a pas de morale à cette vie / que les réalistes vivront de façon réalistes et que les imaginatifs mourront perdus dans leurs songes ? / de toute façon, ça ne se choisit pas, le côté où on n’est naît / aussi que je ne suis pas seule dans l’intense

Valérie Dréville Nicolas Bouchaud Gaël Baron Jean-François Sivadier admirable travail d’acteur pour ne pas jouer cette langue qui n’est là que pour tenter le comédien, pour lui faire du gringue et lui donner plein de sensations / non, ils se sont tenus devant la grande Ensorceleuse / ils lui ont fait face tout en tenant leur désir d’elle / ils ne se sont pas répandus en discours, en minauderies, en effets / non, ils ont tenu devant elle qui est si attrayante, qui veut qu’on soit à ses pieds / ils sont restés de face, n’ont pas négocié, ils ont mis nu la belle / dans la voix de Valérie Dréville, l’expérience avec Vassiliev, tout cet effort pour projeter le langage / mais comme un accent rauque fulgurant / tous dans ce travail-là / Sivadier, Bouchaud et son histoire avec Gabily / Charlotte Clamens et Vitez / Gaël Baron aussi se souvenant sans doute de son travail avec Régy ou Christian Rist pour le dire / Juste porter les choses pas être dedans elles, mais les adresser…

alors ils le savaient / trop sensibles et esthètes pour ne pas savoir le monde où ils sont et où leur Mesa allait chanter / tout le monde voudrait Valérie dans Ysé mais Valérie Dréville ne se donne pas le beau rôle / et elle donne, donne, donne, donne dans la truculence, dans la grande dame chevaline, dans la bonne bête / ouh là là quel malaise dans les travées / la femme sexuelle, ce n’est jamais commode / la langue de Claudel personnifiée, faite femme / ou vivant / vivante

alors que vient faire la carrière boulbon, ses voies ferrées qui ne servent pas des masses ? / far west / le sable du sol, avec les morceaux de voies ferrées sans début ni fins qui annoncent le far west, son grand chantier sans direction, qui annoncent à l’horizon de Claudel cet Échange et cet affreux Jackson Pollock Nageoire et sa non moins affreuse acolyte, la comédienne réduite au cynisme, Léchy Elbernon / et leur désastreuse manière de tout mortifier sur leur passage / l’Amérique / la Chine n’est plus la Chine / l’Empire possède tous les horizons / far west pour rire / les acteurs et l’enfance / les enfants et leur gravité dans leurs jeux qui n’en sont pas tout à fait / tout est lié, savent ceux qui sont d’un côté où le Levant se lève encore à certaines heures, entre minuit et minuit, quand le passage d’un jour à l’autre, dans ce partage chronologique, laisse pour eux s’entrouvrir une fente par où rejoindre le vrai monde le vrai cosmos le vrai amour le vrai chant / très étroite fente obscène du désir / Mallarmé /Igitur

Mari-Mai Corbel, 24 juillet 2008, Avignon.

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« Nouvelles Frontières » ? Mâ Ravan’ par Philippe Pelen Baldini

En provenance de l’île de la Réunion, le Théâtre Talipot propose avec Mâ Ravan’ un spectacle qui se veut à la croisée du rituel et de la représentation. Une proposition pour laquelle s’empressent nombre de spectateurs…peut-être trop rapidement.

 

Il est étrange qu’un évènement puisse nous toucher profondément dans un contexte et nous laisser absolument froid dans un autre. Qu’assister à un vrai rituel peut être une expérience bouleversante, mais que le catapulter sur scène est un pari très délicat à tenir.

C’est pourtant celui que lance Mâ Ravan’, « rituel théâtral et chorégraphique » inspiré par toutes les mémoires liées à la ravanne, ce tambour rond commun à toutes les îles de l’océan indien. Pour ce spectacle en l’honneur de la mémoire des grands Marrons, « au service du dialogue des cultures, au service de la paix », les spectateurs, nombreux, s’empressent dans la salle où Philippe Pelen Baldini, le metteur en scène, les accueille.

« Un rituel ! » précise donc le metteur en scène, en costume « tradi », suggérant d’emblée aux spectateurs que l’évènement sera très émouvant puisqu’il est lié à l’esclavage, à ceux qui l’ont fui, à « nos rebelles à nous ». Et déjà effectivement la lumière, forcément orange, vient nous assurer que l’évènement sera chaleureux…

 

On peut être séduit par le sens du rythme, l’énergie déployé sur le plateau, etc. Peut-être certains ont-ils même senti résonner les sentiments primordiaux, les « forces de vie », la mémoire des corps, etc. Les autres, frustrés de ne pas partager de telles émotions, sentant que quelque chose ne parvient pas à prendre, ont toute la durée du spectacle pour réfléchir à ce qui déplait. Le spectacle a-t-il un quelconque intérêt au-delà du folklore ? Et le folklore peut-il suffire à faire une proposition artistique ?

Le regard du spectateur et du communiant n’est pas de la même nature. Ce qui caractérise un rituel est tout de même bien que les gens qui y assistent, qui regardent, croient à ce qui est présenté, qu’ils le tiennent pour vrai. Malheureusement, l’œil esthétise, et n’arrive peut-être pas à croire entièrement que l’homme qui bave devant lui est réellement en transe. La transe, soit elle est réelle, soit elle laisse perplexe. Il n’est pas évident qu’un entre-deux palpitant soit souhaité. Alors peut-être ressentons nous la différence tenace de nature et d’enjeux entre une représentation et un rituel. Malgré les efforts visant de toute part à « mettre la vie sur scène, la vraie », la friction est délicate. Parce qu’il veut confondre les deux, sans travailler cette friction, Mâ Ravan’ ne propose ni l’un, ni l’autre.

Et pourtant il y a des interprètes d’envergure. Et pourtant, le sujet est fédérateur…Dommage de chercher à le spectaculariser. Mais c’est un phénomène en vogue.

 

On se dit que l’enjeu visé est de proposer « une autre relation au spectateur » par « l’ici et le maintenant de la présentation ». Le rituel permettrait une communication directe avec lui. Avec la spectatrice assise à côté de moi, dansouillottant sur son siège et frappant ses mains au rythme des ravannes, cela est certain. Ou avec ceux qui comprennent ce trait d’humour irrépressible, qui vient rompre la performance : un comédien renifle ses aisselles et s’adresse au public pour signifier que olala ça sent pas bon. Ce serait donc ça l’activité du spectateur. C’est en tout cas celle du touriste chez qui le regard esthétique trouve son expression la plus manifeste. Peut-être le metteur en scène aurait-il dû vendre des ravannes à la sortie du « rituel »…

On ne remet pas en cause la bonne foi des artistes sur scène, aussi bons danseurs qu’ils sont musiciens, peut-être davantage celle des quelques spectateurs par avance conquis par le sujet. La dimension positive (mis à part la performance des musiciens-danseurs) est qu’un spectacle où l’on s’ennuie est très long, et que celui où l’on est agacé l’est parfois moins.

 

Eve Beauvallet

 

Mâ Ravan, écriture et ms. Philippe Pelen Baldini, jusqu’au 2 août à la Chapelle du Verbe Incarné. 15h35.

 

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Hot House d’Harold Pinter, une orchestration remarquable par la compagnie des Dramaticules.

Après un Macbett de Ionesco largement salué, Jeremy Le Louët et sa compagnie des Dramaticules confirment leur maturité de regard et leur subtilité d’écriture au travers d’un épatant travail sur Hot House d’Harold Pinter.

 

Dans l’univers chloroformé d’un l’hôpital– qui pourrait aussi bien être une prison – la menace est latente. Le danger, s’immisçant dans les interstices du bureau du directeur, provient d’une mécanique trop bien huilée. Celle des bienséances, des hiérarchies paroxystiques d’abord, et surtout celle des usages de la parole. Dans cette pièce de jeunesse au destin assez curieux (le dramaturge l’écrit en 1959, mais la laisse de côté jusqu’en 1980) bâtie sur l’angoisse de l’institution bureaucratique, tout échange est miné, toute prise de parole, un danger potentiel. Impalpable, sournoise, la menace est d’autant plus inquiétante qu’elle vient de l’intérieur.

Hot House est « une serre », spécifie Jérémy Le Louët, meneur de jeu des très énergiques Dramaticules. Une serre, plus qu’un bunker, avec tout ce qu’elle a d’aseptisé, d’issues condamnées et de moiteur asphyxiante. L’angoisse, la paranoïa, léguée par ces murs javellisés se distille dans un langage administratif parodié avec génie. Entre conversations dégoulinantes de périphrases à rallonges, codes conversationnels appliqués jusqu’au fantastique, et rupture subite des enchaînements logiques, le langage dans Hot House est plus carnavalesque que tragique. Son absurdité est extrêmement comique si tant est que sur scène, les artistes sachent en extirper toute la sève.

Il n’est pas étonnant qu’après un travail très remarqué sur le Macbett de Ionesco, les Dramaticules décortiquent les structures langagières du Hot House de Pinter. On pourrait même avoir l’improbable impression que Hot House était promis à cette jeune compagnie. Poursuivant depuis 2003 un travail théâtral attentif à la musicalité, la scansion, la pulsation, la compagnie des Dramaticules se fond avec un naturel enthousiasmant dans cette langue énergique, physique. Le phénomène est toujours curieux lorsque c’est au travers d’une écriture scénique très singulière, très affirmée que nous parvient le mieux la langue d’un auteur. Quand, grâce à la démesure que permet la scène, le texte prend des résonances percutantes[1]. L’équilibre est fragile, celui qui permet de se maintenir hors du cabotinage, celui qui permet réellement de mettre en valeur un texte, tout en étant audacieux.

 

La tension fiévreuse qui régit Hot House est d’abord provoquée par un ordonnancement extrêmement contrôlé du plateau – à l’image de cette maison où chacun est continuellement observé. La rigueur martiale, cinglante des déplacements est à la lisière du chorégraphié sans que jamais ne pointe un esthétisme insistant. Les cadres de l’hôpital portent tous des noms monosyllabiques (à la différence des patients qui sont immatriculés) : Tubb, Lamb, Gibbs…Ils sont tout à la fois personnalisés et uniformisés. L’ensemble du jeu sur scène est en fait taillé dans cette étoffe. Le jeu de chaque comédien est à la fois cohérent, homogène avec celui des autres, et très singularisé. Les personnages sont certes stylisés, déréalisés sans être pour autant fantoches. Le spectateur est face à un jeu très affiné qui à la fois écarte l’illusionnisme mimétique sans se vautrer dans l’alternative très en vogue de la clownerie réductrice, ou celle, attendue, d’une stylisation grossière. Non, la démesure est prégnante parce qu’elle est subtile. Comprise en unité de souffle et non plus en unité de sens, la parole déferle sans ponctuation jusqu’à ce qu’on la rompe et que s’installe un silence d’une longueur absurde.

Un des éléments frappants dans cette proposition est de voir réunis sur un même plateau autant de jeunes interprètes excellents dans ce registre. Un autre élément frappant, c’est cette exploitation très mature de ce qui fait du plateau un lieu si étrange, avec ses lois, son espace et sa temporalité propre. Sa respiration propre.

 

Au commencement d’un spectacle, entre l’instant où, sur scène, la lumière s’allume et celui où la première parole parvient, il y a un laps de temps fragile à jauger. Il y a une gestion juste, organique des durées et des ruptures. Selon que les comédiens sont des artistes ou non (selon qu’ils ont un abord sensible, physique du plateau, ou non), de tels moments peuvent donner une ampleur majestueuse à un spectacle. Nul doute que le spectateur de ce Hot House l’ait ressenti comme tel au Théâtre du Balcon. Disons qu’il suffit de très peu de temps pour se savoir face à un travail rythmique de haute envergure – travail qui n’a rien à voir avec une pure prouesse formelle, et tout à voir avec la compréhension d’un texte, et l’intelligence de sa portée sur scène.

En sortant d’une telle soirée où l’on a autant ri, on traque tout de même les recoins de la mise en scène qui auraient pu être plus faibles. Comme on n’en trouve pas, on se dit simplement que « ça joue », que ça donne envie de voir jouer encore, et (plus rare) que ça donne envie de jouer soi-même.

 

Eve Beauvallet

 

Hot House, texte d’Harold Pinter, ms. Jeremy Le Louët, jusqu’au 2 août au Théâtre du Balcon. 22h30.

 


[1] Surtout après avoir vu la sobre (fade ?) mise en scène des Justes d’Albert Camus par Diasthème.

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Castelet de la haine ordinaire

Thomas Bernhard monté avec brio et intelligence au Théâtre des Halles.

Quand on lit les « Dramuscules » de Thomas Bernhard, on ne peut s’empêcher de se demander s’il est vraiment tout à fait sérieux, quand il distille avec perfidie ce fiel de la haine ordinaire dans un monde qui semble fait pour la paix et l’harmonie. En montant l’un de ces dramascules, « Le Mois de Marie », Frédéric Garbe et Gilbert Traina se sont visiblement posé ce genre de questions, lorsqu’ils proposent une version délibérément guignolesque de ce texte à l’acide. C’est en effet dans un castelet qu’ils campent les deux villageoises qui commèrent sur l’état du monde, du ciel, du village et surtout de l’homme que l’on est en train d’enterrer, Monsieur Geissrathner, personnalité caritative du village, un riche notable qui fait la quête pour le Sahel et autres fêtes votives. Il est mort dans un accident, son vélo fauché par une voiture. Conduite par un turc — finit-on par apprendre, par la bouche des deux commères. Qui n’est pas dans son tort. Mais quand même, c’est un turc…

Il ne s’agit pas pour autant d’un spectacle de marionnettes, ou alors métaphoriquement, puisque les deux acteurs apparaissent en chair et en os, à l’échelle un, pourrait-on dire, au milieu d’un paysage idyllique de petit train miniature. Elles sont absolument identiques, par leur costume traditionnel rouge et noir, par leurs mimiques et petits rituels de dévots cyniques, qui avancent derrière le masque de la bienséance et de la ferveur religieuse. Le décalage des échelles rend palpable, de manière implacable, l’écart abyssal, décrit par Thomas Bernhard, entre l’apparente civilité des deux dames et la pulsion meurtrière qui s’y cache, entre la haine recuite pour le turc et les paroles mielleuses d’amour du prochain qu’elle répandent sur le petit village, le surplombant de leur moralité de pacotille.

Le texte en devient d’autant terrible qu’il sonne drôle, voire léger. Les silences, surtout, impriment une couleur de plomb, raillée par le gazouillis des oiseaux, qui en deviennent d’autant plus insupportables. La bande-son d’une grande minutie s’impose très vite comme une écriture à part entière. Jusqu’à faire revenir, en boucle, la pétarade d’un chauffard, qui ne peut qu’être turc. Même s’il ne fait rien, quand même, c’est un turc…

Un spectacle d’une grande maîtrise, surplombé par deux acteurs d’une grande justesse, y compris dans le registre glissant de la caricature, qui tourne très finement à l’emblème kitsch, dans laquelle tout le monde reconnaît une part de son imaginaire. Quand un texte monstrueux rencontre une scène d’intelligence, on récolte une pépite rare, intense et troublante, qu’il faut aller voir de tout urgence.

Bruno Tackels

Avignon, le 13 juillet 2008

Le Mois de Marie, de Thomas Bernhard, mise en scène de Frédéric Garbe, au Théâtre des Halles, à 22h30.

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Les héritiers de Jean Vilar

A force de fréquenter les salles du « off », à quelques exceptions près, on est frappé de voir qu’elles se ressemblent, et répondent à quelques caractéristiques qui ne sont pas innocentes dans la réalisation des spectacles qu’on y voit. Comment se présentent ces salles. Un espace plutôt réduit, recouverts de pendrillons noirs (qui souvent masquent des éléments de décor des autres spectacles programmés dans la journée), très fermé donc, avec des entrées et des sorties (souvent par la salle), mais pas de dégagement hors scène (ce qui empêche donc de faire entrer des éléments scénographiques d’importance), des éclairages très succincts (là encore la multiplicité des spectacles obligent à une implantation lumière très économe), et une grande proximité avec le public, qui est forcément très proche de la scène, vu l’exiguïté des lieux.

Ces caractéristiques sont souvent beaucoup plus déterminantes et contraignantes que celles du temps, souvent mises en avant pour expliquer l’uniformisation croissantes des spectacles présentés dans le off. Certes, l’enchaînement des « créneaux » qui se succèdent dans les théâtres (on atteint souvent six, voire huit spectacles dans la même salle en une journée !), mais la configuration des espaces est sans aucun doute beaucoup plus influente qu’on ne le pense.

Comment décrire ce qui se dégage dans ces spectacles ? L’expression « théâtre pauvre » me vient à l’esprit, dans le sens que Grotowski a voulu donner à ce terme dans ses recherches, l’idée radicale qui veut que le théâtre se dépouille de ses fausses valeurs, pour retrouver le nerf archaïque qui fait jaillir la parole véritable. Mais très vite, la formule de « théâtre pauvre » bute sur la réalité matérielle qui est faites aux troupes du festival. Et il faut bien le reconnaître : la pauvreté qui affecte de nombreux spectacles n’est pas le fruit d’un processus voulu et porteur d’une vérité artistique — elle est le plus souvent subie comme une contrainte qui empêche tout déploiement du geste scénique.

Absence de mise en scène, donc, par fautes de moyens pour en déployer la grammaire et l’écriture sur le plateau. C’est alors Vilar qui me vient à l’esprit, le célèbre credo vilarien d’un plateau nu, condensé dans la formule consacrée : trois tabourets, un projecteur à la verticale et voilà Richard en prison. L’idée que le théâtre repose entièrement sur la présence et la charge des acteurs. Un projet de théâtre pour acteur, loin de toute surenchère de mise en scène. Et l’on en vient à penser que c’est l’idée-force de Jean Vilar qui se propage dans le off ! L’hypothèse est faussement paradoxale, et elle prend plus de poids encore si l’on songe que les prémisses du off ne s’inventent pas contre le festival de Vilar, mais dans la perspective de jouer en même temps que lui. Et il faut se souvenir que dès 1966 le directeur du Festival, au lieu de s’enfermer sur lui-même dans l’ivresse de son succès public, était en pleine remise en question (« quand on prend un tournant, il faut le prendre sec »), et qu’il avait largement ouvert la programmation du Festival à la jeune génération : Jorge Lavelli, Antoine Bourseiller, Roger Planchon, mais aussi Jean-Luc Godard et Maurice Béjart ! Ce qui se passe dans le Théâtre des Carmes d’André Benedetto dès 66, puis avec d’autres troupes avignonnaises, dont celle de Gérard Gélas, la troupe du chêne noir, cette volonté fougueuse d’occuper théâtralement la ville n’est donc pas antivilarienne, bien au contraire. On peut donc lire le off comme un prolongement du geste de Vilar, une part obscure mais bien réelle de son héritage. Cette réflexion se trouve encore renforcée par le fait que son seul héritier réel dans le Festival officiel n’est pas de ceux que nous venons d’évoquer. Il s’agit d’Antoine Vitez, ancien acteur de Chaillot congédié par Vilar faute de pouvoir le distribuer ! Vitez est la seule figure mythologique qui puisse être reçue comme héritière de Jean Vilar, une figure emblématique de la mise en scène comme art. Au plus loin des convictions du fondateur…

Le plateau nu, donc. Pas tout à fait. Lourdement pendrillonné, le grille surchargé d’une forêt de projecteurs, l’espace paraît paradoxalement saturé, sensible à la présence très proche, très palpable du public. D’où l’adresse public, très souvent utilisé. Ces espaces précaires induisent donc une certaine forme esthétique, qui repose sur un jeu d’acteurs souvent vindicatif, enlevé, voire épique. C’est vrai chez des compagnies très différentes, de provenance comme de génération. On retrouve cette esthétique du jeu immédiat chez des compagnies qui débutent, comme cette compagnie québécoise qui monte Les Felluettes, une vibrante version masculine de Roméo et Juliette, du dramaturge quebecois Michel Marc Bouchard. Ou comme la compagnie niçoise Romanizza, qui met en scène le chef d’œuvre de José Sanchez Sinisterra, Ay Carmela ! Mais c’est aussi vrai du spectacle d’un artisan chevronné comme… Antoine Bourseiller, qui continue à jouer… Lorenzaccio (tout un symbole du Théâtre populaire) dans le Festival off, à défaut d’avoir continué dans le Festival officiel. C’est que son travail revendique explicitement cette esthétique des tréteaux, où la table devient lit ducal pour finir terrain d’escrime. Et l’on est partagé entre cette impression de pauvreté pas forcément consentie et le plaisir d’un texte généreusement adressé, à un public large, et décidément populaire.

Tout repose donc sur l’acteur, en ce théâtre d’intimité simple et directe. Toute la charge du théâtre repose donc sur sa force de jeu, et ce n’est dons pas gagné à tous les coups. Mais quand les acteurs sont la hauteur de l’enjeu, alors oui, le théâtre est au rendez-vous, et la prétendue pauvreté des moyens n’y change rien. C’est ce qui se passe avec bonheur au théâtre de l ‘étincelle, pour la mise en texte d’Anarchie en Bavière de Rainer Werner Fassbinder. Les acteurs de la compagnie de l’imminence tiennent avec brio l’humour burlesque et grinçant de cette prétendue « comédie » du dramaturge allemand. De jeunes révolutionnaires allemands noyautent l’armée fédérale et instaurent un pouvoir anarchiste en Bavière », au grand dam d’une population globalement anéantie par cette nouvelle liberté qu’il leur est « donnée ». Mais pas entièrement anéantie… Leur jeu ludique et généreux, très justement diversifié en fonction des tableaux, nous propose une lecture directe et immédiate de la pièce : que faisons-nous quand la liberté nous est donnée. La question y est très sérieusement posée, et c’est son actualité qui focalise l’attention dans ce projet artistique. Mais c’est oublier un peu vite que cette comédie est écrite par Fassbinder pour sa troupe d’avant-garde qui développe un travail d’agit-prop. Sans cette clé, on perd de vue que cette révolution est pure fiction, coup de théâtre produit par des « gens de théâtre » — c’est explicite, et à plusieurs reprises dans le texte de la pièce. Ce sont donc des acteurs qui (se) jouent la révolution, et cela change tout. Du moins amène la parabole beaucoup plus loin d’une simple parabole à méditer. L’acteur qui joue la révolution, une nouvelle définition du théâtre pauvre ? Cette hypothèse mérite d’être explorée, au détour des spectacles du off.

Bruno Tackels

Le 13 juillet 2008

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Débats du “Off”

Vous n’êtes pas en Avignon ou vous avez manqué les débats du “Off” ? Rendez-vous sur le site http://www.unairdetheatre.com/forum/au-coeur-du-off/pour pour (ré)écouter les rencontres.

A ne pas manquer, 16/07/08 : Miroir 1 – Théâtre en abîmes, avec Bruno Tackels,

22/07/08 : Ramener au monde, avec Jean-Marc Adolphe,

et le 24/07/08 : Reprendre pied, avec Eve Beauvallet (à venir).

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Reprendre pied…

Sans doute une des singularités de ce festival, dans ce qu’il a d’anarchique, est-elle d’occasionner des échos inattendus entre des créations que rien ne semble a priori mettre en regard. Dans la mesure où l’ordre de visionnage des spectacles s’effectue souvent arbitrairement, il est parfois curieux qu’une cohérence s’esquisse.

Mes deux premiers spectacles avignonnais, (il conviendrait de parler d’expérience pour le premier) ne tolèrent pas qu’on les confronte. Rien dans l’esthétique, dans le dessein, dans la conception du plateau ou l’activation du spectateur ne justifierait quelque correspondance que ce soit. Toutefois, ce fut une coïncidence sympathique que d’aller voir un spectacle sur la reconstruction en étant encore empreinte de la fièvre persistante léguée la veille par le Purgatorio de Castellucci.

Dans le studio des Hivernales, Enola’s Children et Absence, les deux pièces courtes proposées par le chorégraphe Eric Oberdorff en provenance de la région PACA, ont pour un temps suspendu la chaleur et la frénésie ambiante. La plénitude, la sensibilité, le calme des corps de la bien nommée Cie Humaine entendaient peut-être panser quelques maux. Ou questionner la façon de trouver les antidotes.

Lorsque tout semble s’effondrer et ne laisser place qu’à la douleur, lorsqu’en semblant implacable, la détresse s’installe et meurtrit les peaux, d’où vient cet élan qui parfois nous relève ? Où va-t-on puiser cette énergie insoupçonnée qui réactive, redonne le mouvement ?

Eric Oberdorff travaille, avec ces deux pièces, une étape de la douleur qui est souvent laissée pour compte, avant laquelle bien des spectacles s’arrêtent souvent. Celle d’après la douleur, celle de la reconstruction, qu’elle soit intime – dans Absence – ou collective – dans Enola’s Children. Le moment de la cicatrice, cette étape magique où elle se referme et devient trace, et parfois, ornement.

Enola’s Children est le premier volet d’un diptyque nommé Post War Dreams, instantané de deux sociétés d’aujourd’hui dans lesquelles au-delà des chocs dévastateurs, les hommes ont trouvé quelque part la force de réapprendre à vivre ensemble. Enola’s Children, en souvenir du surnom que les pilotes d’avion donnèrent à la bombe qu’ils devaient larguer sur Hiroshima : Enola Gay. La tension de cette société, empreinte d’une féodalité ancestrale autant que d’aspirations ultramodernes, se formule dans les rainures et les palpitations du corps d’un seul danseur. Enola’s Children est formidablement porté par la puissance canalisée et la précision millimétrique des mouvements de Gildas Diquero. Sur le plateau nu du Studio des Hivernales, il déploie autour de lui un espace d’une ampleur palpable que vient habiter la création musicale d’Anthony Rouchier.

Absence pourrait en être le versant intime, même si la pièce est autonome. Ce deuxième instant de danse met sur scène un corps désorienté, décentré et sans accroche – là où celui d’Enola’s Children puisait fermement son énergie dans le sol – un corps fragilisé par quelque perte autant que par son exposition à la vue des spectateurs, un corps que le plus infime des souffles pourrait définitivement abattre, s’il n’y avait la venue, discrète et délicate, de l’Autre. Comme une soupape attentive qui toujours anticiperait les heurts et les tentatives de la personne vulnérable, Gildas Diquero vient tantôt détourner, récupérer ou réimpulser le mouvement d’Audrey Vallarino, sans que jamais celle-ci ne s’aperçoive de ce qui la sauve et peu à peu la transforme. Lui est tuteur. Ce principe de duo, où l’un n’a pas conscience de l’autre, a, dans l’art chorégraphique, souvent produit des instants de pure beauté. L’organicité voluptueuse d’Absence en fait l’un d’eux. Cette spirale de chute et de redressement à laquelle on assiste, loin d’être infernale, offre un moment des plus oxygénant.

 

Eve Beauvallet

Eric Oberdorff sera l’invité, avec le metteur en scène Raymond Yana, dans Off en débat le jeudi 24 juillet à 16h30, cour de l’Hôtel des Monnaies, face au Palais des Papes sur le thème « Reprendre pied ».

 

Commentaires (1)

Celui qui dit je – l’artiste et Dante

 

Inferno de R Castellucci

Inferno de R Castellucci

 

 

Que fait Castellucci avec Dante? Ni une adaptation, ni une interprétation, ni encore une lecture. Les images de Dante ne sont pas celle du metteur en scène italien. Nous ne faisons pas un voyage dans l’imaginaire médiéval que renouvelait Dante. Nous ne croisons ni Papes sordides ni seigneurs lâches. Nous ne blâmons pas la cupidité ou l’orgueil, du moins avec les termes de l’Ecclésiaste. Ni Lucifer aux trois têtes glacées et chevelues, ni Virgile bienveillant ou anges terribles. Castellucci ne nous donne pas son avis sur le texte, son point de vue ou ses impressions sur le chef d’oeuvre italien, dont on imagine mal l’importance dans la culture italienne – Dante est lu dans toutes les écoles, figure tutélaire, un peu comme Hugo en France, une longue tradition et l’invention d’une langue en plus (Dante “invente” l’italien, c’est à dire une langue vulgaire qui pourrait être parlée par toutes les provinces d’Italie, en combinant les différents dialectes avec le toscan de sa Florence natale). Quelle est l’approche du texte alors? Un rapprochement d’une autre nature, qui ne va pas chercher ses raisons dans son interprétation du texte. Une lecture, au sens fort du terme. Une convergence esthétique d’une démarche de création qui en rejoint une autre, telle qu’on aura pu le voir en d’autres occasions, mais qui apparaît là peut-être avec une évidence inhabituelle. RC dit qu’il dit de la Divine Comédie qu’il “l’a laissé sécher [sur lui] comme une chemise mouillée”.

La suite sur le blog Mouvement d’Eric Vautrin

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Représentation supplémentaire de Another sleepy dusty delta day de Jan Fabre

Une représentation supplémentaire de Another sleepy dusty delta day de Jan Fabre aura lieu mercredi 16 juillet à 18h à la Chapelle des Pénitents blancs.

Réservations au 04 90 14 14 14, sur le site du Festival (www.festival-avignon.com) ou à la Fnac.

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Paradiso décalé de 48h

Pour des raisons techniques, Paradiso de Romeo Castellucci présenté à l’Église des Célestins est reporté de 48 heures. Paradiso commencera donc le dimanche 13 juillet à 13 heures (et non pas le vendredi 11 juillet).

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