Reprendre pied…

Sans doute une des singularités de ce festival, dans ce qu’il a d’anarchique, est-elle d’occasionner des échos inattendus entre des créations que rien ne semble a priori mettre en regard. Dans la mesure où l’ordre de visionnage des spectacles s’effectue souvent arbitrairement, il est parfois curieux qu’une cohérence s’esquisse.

Mes deux premiers spectacles avignonnais, (il conviendrait de parler d’expérience pour le premier) ne tolèrent pas qu’on les confronte. Rien dans l’esthétique, dans le dessein, dans la conception du plateau ou l’activation du spectateur ne justifierait quelque correspondance que ce soit. Toutefois, ce fut une coïncidence sympathique que d’aller voir un spectacle sur la reconstruction en étant encore empreinte de la fièvre persistante léguée la veille par le Purgatorio de Castellucci.

Dans le studio des Hivernales, Enola’s Children et Absence, les deux pièces courtes proposées par le chorégraphe Eric Oberdorff en provenance de la région PACA, ont pour un temps suspendu la chaleur et la frénésie ambiante. La plénitude, la sensibilité, le calme des corps de la bien nommée Cie Humaine entendaient peut-être panser quelques maux. Ou questionner la façon de trouver les antidotes.

Lorsque tout semble s’effondrer et ne laisser place qu’à la douleur, lorsqu’en semblant implacable, la détresse s’installe et meurtrit les peaux, d’où vient cet élan qui parfois nous relève ? Où va-t-on puiser cette énergie insoupçonnée qui réactive, redonne le mouvement ?

Eric Oberdorff travaille, avec ces deux pièces, une étape de la douleur qui est souvent laissée pour compte, avant laquelle bien des spectacles s’arrêtent souvent. Celle d’après la douleur, celle de la reconstruction, qu’elle soit intime – dans Absence – ou collective – dans Enola’s Children. Le moment de la cicatrice, cette étape magique où elle se referme et devient trace, et parfois, ornement.

Enola’s Children est le premier volet d’un diptyque nommé Post War Dreams, instantané de deux sociétés d’aujourd’hui dans lesquelles au-delà des chocs dévastateurs, les hommes ont trouvé quelque part la force de réapprendre à vivre ensemble. Enola’s Children, en souvenir du surnom que les pilotes d’avion donnèrent à la bombe qu’ils devaient larguer sur Hiroshima : Enola Gay. La tension de cette société, empreinte d’une féodalité ancestrale autant que d’aspirations ultramodernes, se formule dans les rainures et les palpitations du corps d’un seul danseur. Enola’s Children est formidablement porté par la puissance canalisée et la précision millimétrique des mouvements de Gildas Diquero. Sur le plateau nu du Studio des Hivernales, il déploie autour de lui un espace d’une ampleur palpable que vient habiter la création musicale d’Anthony Rouchier.

Absence pourrait en être le versant intime, même si la pièce est autonome. Ce deuxième instant de danse met sur scène un corps désorienté, décentré et sans accroche – là où celui d’Enola’s Children puisait fermement son énergie dans le sol – un corps fragilisé par quelque perte autant que par son exposition à la vue des spectateurs, un corps que le plus infime des souffles pourrait définitivement abattre, s’il n’y avait la venue, discrète et délicate, de l’Autre. Comme une soupape attentive qui toujours anticiperait les heurts et les tentatives de la personne vulnérable, Gildas Diquero vient tantôt détourner, récupérer ou réimpulser le mouvement d’Audrey Vallarino, sans que jamais celle-ci ne s’aperçoive de ce qui la sauve et peu à peu la transforme. Lui est tuteur. Ce principe de duo, où l’un n’a pas conscience de l’autre, a, dans l’art chorégraphique, souvent produit des instants de pure beauté. L’organicité voluptueuse d’Absence en fait l’un d’eux. Cette spirale de chute et de redressement à laquelle on assiste, loin d’être infernale, offre un moment des plus oxygénant.

 

Eve Beauvallet

Eric Oberdorff sera l’invité, avec le metteur en scène Raymond Yana, dans Off en débat le jeudi 24 juillet à 16h30, cour de l’Hôtel des Monnaies, face au Palais des Papes sur le thème « Reprendre pied ».

 

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  1. [...] : 24/07/08 : Reprendre pied Introduction de Eve Beauvallet sur le blog de Mouvement __________________ Et la mort est pour nous la dernière [...]

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