Hot House d’Harold Pinter, une orchestration remarquable par la compagnie des Dramaticules.

Après un Macbett de Ionesco largement salué, Jeremy Le Louët et sa compagnie des Dramaticules confirment leur maturité de regard et leur subtilité d’écriture au travers d’un épatant travail sur Hot House d’Harold Pinter.

 

Dans l’univers chloroformé d’un l’hôpital– qui pourrait aussi bien être une prison – la menace est latente. Le danger, s’immisçant dans les interstices du bureau du directeur, provient d’une mécanique trop bien huilée. Celle des bienséances, des hiérarchies paroxystiques d’abord, et surtout celle des usages de la parole. Dans cette pièce de jeunesse au destin assez curieux (le dramaturge l’écrit en 1959, mais la laisse de côté jusqu’en 1980) bâtie sur l’angoisse de l’institution bureaucratique, tout échange est miné, toute prise de parole, un danger potentiel. Impalpable, sournoise, la menace est d’autant plus inquiétante qu’elle vient de l’intérieur.

Hot House est « une serre », spécifie Jérémy Le Louët, meneur de jeu des très énergiques Dramaticules. Une serre, plus qu’un bunker, avec tout ce qu’elle a d’aseptisé, d’issues condamnées et de moiteur asphyxiante. L’angoisse, la paranoïa, léguée par ces murs javellisés se distille dans un langage administratif parodié avec génie. Entre conversations dégoulinantes de périphrases à rallonges, codes conversationnels appliqués jusqu’au fantastique, et rupture subite des enchaînements logiques, le langage dans Hot House est plus carnavalesque que tragique. Son absurdité est extrêmement comique si tant est que sur scène, les artistes sachent en extirper toute la sève.

Il n’est pas étonnant qu’après un travail très remarqué sur le Macbett de Ionesco, les Dramaticules décortiquent les structures langagières du Hot House de Pinter. On pourrait même avoir l’improbable impression que Hot House était promis à cette jeune compagnie. Poursuivant depuis 2003 un travail théâtral attentif à la musicalité, la scansion, la pulsation, la compagnie des Dramaticules se fond avec un naturel enthousiasmant dans cette langue énergique, physique. Le phénomène est toujours curieux lorsque c’est au travers d’une écriture scénique très singulière, très affirmée que nous parvient le mieux la langue d’un auteur. Quand, grâce à la démesure que permet la scène, le texte prend des résonances percutantes[1]. L’équilibre est fragile, celui qui permet de se maintenir hors du cabotinage, celui qui permet réellement de mettre en valeur un texte, tout en étant audacieux.

 

La tension fiévreuse qui régit Hot House est d’abord provoquée par un ordonnancement extrêmement contrôlé du plateau – à l’image de cette maison où chacun est continuellement observé. La rigueur martiale, cinglante des déplacements est à la lisière du chorégraphié sans que jamais ne pointe un esthétisme insistant. Les cadres de l’hôpital portent tous des noms monosyllabiques (à la différence des patients qui sont immatriculés) : Tubb, Lamb, Gibbs…Ils sont tout à la fois personnalisés et uniformisés. L’ensemble du jeu sur scène est en fait taillé dans cette étoffe. Le jeu de chaque comédien est à la fois cohérent, homogène avec celui des autres, et très singularisé. Les personnages sont certes stylisés, déréalisés sans être pour autant fantoches. Le spectateur est face à un jeu très affiné qui à la fois écarte l’illusionnisme mimétique sans se vautrer dans l’alternative très en vogue de la clownerie réductrice, ou celle, attendue, d’une stylisation grossière. Non, la démesure est prégnante parce qu’elle est subtile. Comprise en unité de souffle et non plus en unité de sens, la parole déferle sans ponctuation jusqu’à ce qu’on la rompe et que s’installe un silence d’une longueur absurde.

Un des éléments frappants dans cette proposition est de voir réunis sur un même plateau autant de jeunes interprètes excellents dans ce registre. Un autre élément frappant, c’est cette exploitation très mature de ce qui fait du plateau un lieu si étrange, avec ses lois, son espace et sa temporalité propre. Sa respiration propre.

 

Au commencement d’un spectacle, entre l’instant où, sur scène, la lumière s’allume et celui où la première parole parvient, il y a un laps de temps fragile à jauger. Il y a une gestion juste, organique des durées et des ruptures. Selon que les comédiens sont des artistes ou non (selon qu’ils ont un abord sensible, physique du plateau, ou non), de tels moments peuvent donner une ampleur majestueuse à un spectacle. Nul doute que le spectateur de ce Hot House l’ait ressenti comme tel au Théâtre du Balcon. Disons qu’il suffit de très peu de temps pour se savoir face à un travail rythmique de haute envergure – travail qui n’a rien à voir avec une pure prouesse formelle, et tout à voir avec la compréhension d’un texte, et l’intelligence de sa portée sur scène.

En sortant d’une telle soirée où l’on a autant ri, on traque tout de même les recoins de la mise en scène qui auraient pu être plus faibles. Comme on n’en trouve pas, on se dit simplement que « ça joue », que ça donne envie de voir jouer encore, et (plus rare) que ça donne envie de jouer soi-même.

 

Eve Beauvallet

 

Hot House, texte d’Harold Pinter, ms. Jeremy Le Louët, jusqu’au 2 août au Théâtre du Balcon. 22h30.

 


[1] Surtout après avoir vu la sobre (fade ?) mise en scène des Justes d’Albert Camus par Diasthème.

4 commentaires »

  1. MisterBark a dit

    merci pour xe billet, c’est toujours intéressant de vous :ire. Je me demandais cependant pourquoi cettte parenthèse :b “selon qu’ils aient un abord sensible, physique du plateau, ou non” ? :)

  2. mouvementavignon a dit

    Bonjour et merci de votre commentaire. Cette petite parenthèse, c’est juste pour signifier que les vrais “artistes de scène “sont pour moi ceux qui, en premier lieu, savent sentir les dynamiques d’un plateau: le ryhtme, l’espace…les coordonnées de base et qui savent en jouer. c’était une rapide esquisse de définition…

  3. Rodrigo Garcia a dit

    J’ai été impressionné par la pièce, je le suis par ce billet, merci.
    La scénographie et le jeu des acteurs, d’une grande maîtrise, servent remarquablement la langue de Pinter. Le metteur en scène aurait pu choisir de ne traiter qu’une dimension du texte, simplifier pour orienter le spectateur. Il a choisi de n’en négliger aucune pour les traiter toutes, les résonances sont infinies.
    Votre billet traite avec intelligence de l’ensemble du spectacle. C’est rare … comme les bons spectacles.

  4. Bambi a dit

    Well said.

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