En provenance de l’île de la Réunion, le Théâtre Talipot propose avec Mâ Ravan’ un spectacle qui se veut à la croisée du rituel et de la représentation. Une proposition pour laquelle s’empressent nombre de spectateurs…peut-être trop rapidement.
Il est étrange qu’un évènement puisse nous toucher profondément dans un contexte et nous laisser absolument froid dans un autre. Qu’assister à un vrai rituel peut être une expérience bouleversante, mais que le catapulter sur scène est un pari très délicat à tenir.
C’est pourtant celui que lance Mâ Ravan’, « rituel théâtral et chorégraphique » inspiré par toutes les mémoires liées à la ravanne, ce tambour rond commun à toutes les îles de l’océan indien. Pour ce spectacle en l’honneur de la mémoire des grands Marrons, « au service du dialogue des cultures, au service de la paix », les spectateurs, nombreux, s’empressent dans la salle où Philippe Pelen Baldini, le metteur en scène, les accueille.
« Un rituel ! » précise donc le metteur en scène, en costume « tradi », suggérant d’emblée aux spectateurs que l’évènement sera très émouvant puisqu’il est lié à l’esclavage, à ceux qui l’ont fui, à « nos rebelles à nous ». Et déjà effectivement la lumière, forcément orange, vient nous assurer que l’évènement sera chaleureux…
On peut être séduit par le sens du rythme, l’énergie déployé sur le plateau, etc. Peut-être certains ont-ils même senti résonner les sentiments primordiaux, les « forces de vie », la mémoire des corps, etc. Les autres, frustrés de ne pas partager de telles émotions, sentant que quelque chose ne parvient pas à prendre, ont toute la durée du spectacle pour réfléchir à ce qui déplait. Le spectacle a-t-il un quelconque intérêt au-delà du folklore ? Et le folklore peut-il suffire à faire une proposition artistique ?
Le regard du spectateur et du communiant n’est pas de la même nature. Ce qui caractérise un rituel est tout de même bien que les gens qui y assistent, qui regardent, croient à ce qui est présenté, qu’ils le tiennent pour vrai. Malheureusement, l’œil esthétise, et n’arrive peut-être pas à croire entièrement que l’homme qui bave devant lui est réellement en transe. La transe, soit elle est réelle, soit elle laisse perplexe. Il n’est pas évident qu’un entre-deux palpitant soit souhaité. Alors peut-être ressentons nous la différence tenace de nature et d’enjeux entre une représentation et un rituel. Malgré les efforts visant de toute part à « mettre la vie sur scène, la vraie », la friction est délicate. Parce qu’il veut confondre les deux, sans travailler cette friction, Mâ Ravan’ ne propose ni l’un, ni l’autre.
Et pourtant il y a des interprètes d’envergure. Et pourtant, le sujet est fédérateur…Dommage de chercher à le spectaculariser. Mais c’est un phénomène en vogue.
On se dit que l’enjeu visé est de proposer « une autre relation au spectateur » par « l’ici et le maintenant de la présentation ». Le rituel permettrait une communication directe avec lui. Avec la spectatrice assise à côté de moi, dansouillottant sur son siège et frappant ses mains au rythme des ravannes, cela est certain. Ou avec ceux qui comprennent ce trait d’humour irrépressible, qui vient rompre la performance : un comédien renifle ses aisselles et s’adresse au public pour signifier que olala ça sent pas bon. Ce serait donc ça l’activité du spectateur. C’est en tout cas celle du touriste chez qui le regard esthétique trouve son expression la plus manifeste. Peut-être le metteur en scène aurait-il dû vendre des ravannes à la sortie du « rituel »…
On ne remet pas en cause la bonne foi des artistes sur scène, aussi bons danseurs qu’ils sont musiciens, peut-être davantage celle des quelques spectateurs par avance conquis par le sujet. La dimension positive (mis à part la performance des musiciens-danseurs) est qu’un spectacle où l’on s’ennuie est très long, et que celui où l’on est agacé l’est parfois moins.
Eve Beauvallet
Mâ Ravan, écriture et ms. Philippe Pelen Baldini, jusqu’au 2 août à la Chapelle du Verbe Incarné. 15h35.