Le Partage de Midi / Claudel / Sivadier/Dréville/Baron/Bouchaud et Clamens.

CERTAINEMENT L’HEURE AMOUREUSE SUBSISTE

C’est le rêve pur d’un Minuit, en soi disparu, et dont la Clarté reconnue, qui seule demeure au sein de son accomplissement plongé dans l’ombre… Mallarmé, Igitur.

je suis en train d’écrire un texte pour Le Partage de midi qui, certainement, prendra quelques longueurs & temps à écrire / ici recherche d’une écriture plus “facile” et plus poétique / aller directement à l’impression / à ces impressions qui surgissent de la représentation / qu’après je déplie comme de très grandes images roulées sur elles-mêmes / dans le dépliement, s’émiettent en mille petites pièces / mots / puzzle /

aller à quelque chose qui s’ouvre avec la représentation comme une tombe se descellerait / jaillissement fumeux / fumeux, comme peu crédible /

alors voilà ce que j’ai vu

le radeau de la Méduse, dans le praticable, tout simple plancher de bois posé moins simplement à un certain endroit de la carrière boulbon pour que l’espace prenne une certaine profondeur / la fin d’un monde donc / le paquebot où Claudel fait commencer sa pièce, en route vers le Chine, est un radeau qui s’enfonce dans l’obscurcissement du monde /

les quatre + 1 : Valérie Dréville, Jean-François Sivadier, Gaël Baron et Nicolas Bouchaud + ne pas oublier Charlotte Clamens, disent quelque chose du théâtre avec Le Partage de midi / Nicolas Bouchaud, Jean-François Sivadier, Gaël Baron, Valérie Dréville portent une parole d’acteurs sur leur objet d’amour : le théâtre, ou objet de passion même, qui serait comme un disque solaire à l’horizon de l’Orient, non pas se levant mais s’engloutissant à l’horizon, sous les flots/ c’est le levant qui disparaît / incompris bien sûr ils le seront

oui le théâtre sombre avec superbe, mais sombre, il coule /parce que la vie sensible et imaginaire se retire peu à peu de ce monde / pour entendre le travail des acteurs, leurs voix, pour entendre ce qu’ils disent, il faut être sensible au pétillement, comme un micro chant de cigales, du sucre qui fond dans un verre d’eau / il faut aimer à n’avoir pas le coeur à faire autre chose qu’aimer ou aller au théâtre / il faut aimer comme on se rêve dans l’enfance quand on joue dans la forêt et qu’on s’amusait à passer la frontière entre l’Est et l’Ouest (enfance des années 70) / pour sentir, il faut ne faire pas de différence entre sa condition de spectateur et sa vie de tous les jours et ce qu’on appelle avec cynisme son “emploi” / il faut tout relier / le théâtre se donne si on s’y donne / je suis regardante sur ce qui me regarde

c’est peut-être le sujet du sujet de Je tremble (1 et 2) de Pommerat / dépérissement de la faculté d’imaginer qui est vitale à la pensée / l’imaginaire innerve la pensée de sens

il coule le théâtre parce que la vie sensible et imaginaire coule / parce que sentir c’est pas quelque chose qui se discute / si madame truc ne sent pas le radeau de la Méduse, n’a-t-elle pas le droit de prétendre qu’on n’a rien fait pour qu’elle sentît son paquebot dans son Claudel ? / et si madame Machin elle / ne sent pas que les quatre acteurs disparaissent pour tenter de traduire la parole de Claudel mais qu’au contraire elle sent qu’il n’y a en que pour eux /

ou alors il faut détester Claudel comme moi / ce catholique machiste qui fit enfermer sa soeur artiste / ce diplomate fin qui assurait ses arrières / ce poète de Morestel, patelin du Jura où il possèdait le château de famille / pour ne pas donner dans le panneau d’attendre le chef d’oeuvre, si bien que c’est la seconde fois que je vois un Claudel, comme une révélation / pourtant j’en ai vu des Claudel où les acteurs se roulaient dans la beauté de la langue et le metteur en scène dans le fantasme métaphysicien de Claudel / y échappa l’an passé L’échange de Julie Brochen l à Avignon où Valérie Dréville était en “regard extérieur” / la première partie de cet Echange quand Marthe explique ce qu’elle ressent et vit dans la passion, m’a donné un éblouissement / c’était ça, la passion / voix sourde et inouïe de Julie Brochen qui semblait provenir de la désolation où laisse toute passion / machine sonore de Junger / peut-être seule la passion ouvre-t-elle vraiment les yeux sur ce monde et alors, oh misère, quel lamentable spectacle…. / si le préjugé est que la passion aveugle, n’est-ce pas pour nous intoxiquer et nous priver de ce qui serait le plus sûr ferment d’une révolution radicale et sans violence ? / un passionné ne consomme plus, il brûle

là, pureté du sens de la pièce / une pièce sur l’amour / sur l’intensité où nous porte l’amour / c’est quoi aimer, donner, s’offrir, recevoir, expérimenter, vivre, se souvenir, vieillir, connaître / tout cela par l’amour, s’apprend / une pièce qui parle de ça / d’apprendre par l’amour / de se métamorphoser par / impression en sortant d’avoir entendu une nouvelle pièce que je ne connaissais pas / et aussi impression que peut-être je l’entends dans sa sidérante vérité parce que j’ai l’âge du midi de la vie, comme les personnages / et alors peut-être que ça vient de ce que les acteurs ont eux-mêmes cet âge / des quarantenaires qui ont aimé, qui ont connu des passions / qui savent aussi que les choix faits dans le feu de l’action des trente ans, ont créé des situations irréversibles / on ne repart pas de zéro à quarante ans / NB : comme à l’époque de Claudel, l’on commençait plus tôt à vivre, vers 18 ans, et qu’on était dès dix ans un petit monsieur dans ses milieux, le midi de la vie qui dans la pièce veut dire 30, devient aujourd’hui 40 – mais on vivrait aussi paraît-il plus longtemps /

L’histoire autobiographique de Claudel / sans intérêt vraiment sinon, comme pour L’Echange où Claudel jouait au rustaud sans culture qu’est Louis Laine, alors qu’en fait il était bien plus en Jackson Pollock Nageoire qui aime les actrices et qui est homme civilisé, de bien voir que Claudel n’est pas dans Mesa le plus beau des personnages mais dans Almaric le viveur. D’ailleurs Claudel n’est pas mort mais s’est marié, c’est vrai, pas avec Rosalie qui lui a inspiré Ysé, mais il s’est marié et il a joui de la vie / il n’est pas mort de mélancolie / c’est ce lapsus inconscient qui lui permet d’écrire, de se croire quelque part et d’être ailleurs, si bien que tout lui échappe, et que ce que nous pouvons entendre de lui, c’est quasi sûr que lui ne l’a pas entendu, il voulait dire autre chose, mais… / retour poétique des refoulés / science des imaginatifs / plus tu te cache, plus tu te montres ?

le grand débat de l’amour / la femme et ses trois hommes / vraiment Claudel, il écrit sur la femme / il est une femme / – un travesti dans l’âme ! / mari qui vous fait mère, amant 1 sexuel et amant 2 métaphysique /

sombre proposition, que personne ne voit / la bande des quatre presque ! / car à la fin, la vrai retour d’Ysé est traité comme une illumination, une sainte apparition, mais il nous reste l’image de la fuite de deux amants scélérats : Ysé et Almaric, sur bruit de fond de monde qui s’éboule / vraiment image affreuse de ces deux-là qui après avoir volé à Mesa son sauf-conduit, et l’avoir dépouillé, le laisse à une mort horrible, celle d’être déchiqueté en sautant avec la maison dynamité où ils le laissent / dans quel enfer ces deux-là foncent-ils ?

Mesa, il a gardé sa croyance intacte, sa vie imaginaire n’a pas été atteinte car il peut imaginer que Ysé au fond d’elle, l’aime et le chérit, parce que pour lui, quand de l’amour naît, il ne peut mourir, en dépit des humiliations et des démentis sur la beauté d’âme de l’aimée – non, rien ne peut entamer l’amoureux qui croit en, qui doit tout à la beauté qu’il a vu en qui lui a appris à éprouver autant d’amour en lui et de beauté / la mise en scène ne semble pas dire : voici le perdant / car tout bien réfléchi, le perdant a gagné son ciel quand les deux gagnants ont sauté à pied joint dans l’entonnoir de l’enfer / ils vivront, mais sur un lit empoisonné / plus de plaisir là pour eux / ils courent vers le far west qui fait la toile de fond de L’échange ?


PS/ je cherche sur le net dans les critiques qui a pu relever cela, mais personne, apparemment ne s’est intéressé à cette image énorme, à la fin, où Valérie Dréville surgit du fond de la carrière vêtue comme une fée d’une robe chair translucide (et non comme pendant sa fuite avec Alamaric où elle portait une robe longue chinoise), et éclairée d’une rond de lumière, comme une sainte apparition, avec des fleurs séchées dans les bras… Ente le santon provençal de l’Arlésienne et sainte-rosalie qui guérit Palerme de la peste / Personne n’a relevé cette image dérisoire d’une piété enfantine, rimbaldienne, qui est là geste de mise en scène / geste qui décale le montré, le joué, du texte lui-même / quelque chose qui parle du décalage entre la fin de la pièce et la fin dans la réalité autobiographique dont Claudel est parti pour l’écrire / un happy end qui vient comme le consoler devant que Rosalie s’est mariée à un autre /ici la mise en scène met en scène le fantasme, l’imaginaire en marche /suggère aussi que le théâtre fait regarder les différences entre réel, imaginaire / non pas pédagogie du réalisme (l’horreur !) mais pensée de l’écart, de l’interstice, de l’entre-deux / dans cette dernière scène c’est l’espace entre Sivadier et Dréville qui est peut-être l’enjeu inconscient de cette scène / la distance pour voir l’imaginaire ? / rôle de l’agonie, là

/ et on a dit qu’il n’y a pas de mise en scène ! quelle mauvaise foi toutes ces critiques… ) – ils aurait été forcés de dévider ce fil, de dire que toute la mise en scène était axée sur la passion alors – non il n’y en a eu que pour les boules rouges lumineuses aériennes, ces boules pour plafonnier bon marché qui sont des chinoiseries / pour en dire tout le bien qu’on en pensait de ces accessoires du merveilleux, du miracle du théâtre / toujours ça qu’ils attendent / mais personne pour dire que ces balles flottantes étaient comme des disques en apesanteur ou fragiles comme des acteurs qu’on peut crever d’un mot perfide, ou encore simple comme le reste de la mise en scène qui garde un lien très fort au jeu imaginaire de l’enfance / inconsciemment ceux qui ont voulu dénier à ce Partage sa parole, se sont trahis en se focalisant sur les boules rouges, parce qu’ils avouaient à travers cet intérêt factice pour cette anecdote de plateau commeils chinoisaient ce Partage.

il sombre oui il sombre le théâtre, avec eux les quatre et leurs amis / bientôt qui connaîtra la langue de Claudel ? / qui la comprendra ? qui saura parler d’amour avec un cosmos dans la tête et des tremblements dans la chair ? je ne pensais pas dire cela un jour de Claudel ! Mais c’est la deuxième fois que j’entends quelque chose de Claudel dans cette veine, or pas entendu ailleurs / bizarre / une pièce rien que sur l’amour / pas d’autre action que la passion

Alors les gens regardent les petites boules rouges de lumières qui flottent grâce à des ballons gonflés à l’hélium dans la carrière et ils se disent Oh c’est joli : ils ne disent pas que c’est aérien l’amour ou encore si fragile, et puis c’est de l’âge des enfants qui regarder des ballons voler au gré des airs /

langue aussi qui s’engloutit, langue de Claudel qui parle en patois en vingt patois mêlés / intuition des quatre de jouer des accents régionaux / c’est populaire, vulgaire même, de vulgus le peuple, l’amour / ça demande des mélanges / et aussi casser le lyrique on n’en peut plus des histoires d’amour sous-titrées par le lyrisme / l’amour EST lyrique / mais quand même la passion de Jean-François Sivadier pour l’opéra, ça le porte a capella à faire revenir un vieil air /je ne le reconnais pas / c’est juste l’image des grandes amoureuses tragiques qui passent là / ou des grands amoureux blessés à mort / Ça tombe bien, il est Mesa / c’est de la bouche de Mesa que s’élève le souvenir de l’opéra / Jean-François Sivadier, à des moments, est dans la foi qu’on a en soi dans l’enfance /

tous s’exposent / l’amour ou le théâtre ou encore l’amour du théâtre c’est pareil / avec ce Partage, ils ne viennent pas militer pour un certain théâtre, mais c’est le cri du chant du cygne qu’ils mettent en scène / il fallait qu’ils se réunissent pour dire ça / dire que les acteurs sont des êtres à part, (toujours ?) en voie de disparition / il n’y a pas de discours pour ou contre un metteur en scène, Jean-François Sivadier en est un de toute façon / juste la parole à porter soi-même pour en prendre la responsabilité et la dignité / êtres de désir précieux / portant la parole sans la jouer / car alors si on jouait ces mots, de quel amour serait-on fait ? /

Au retour, l’impression d’avoir vu s’ouvrir la voûte céleste et qu’un grand tourbillon de lumière insoutenable descendant et, comme dans Tintin les boules de feu, au hasard ; foudroyant /délire, ici ? /je ne sais pas / quand la blessure s’ouvre / un abîme en elle / où je me noie mais pourtant c’est ça que j’aime / ce moment où le contact a la violence de l’étincelle de l’éclair du foudroiement / et pourtant qu’ai-je appris sinon qu’il n’y a pas de morale à cette vie / que les réalistes vivront de façon réalistes et que les imaginatifs mourront perdus dans leurs songes ? / de toute façon, ça ne se choisit pas, le côté où on n’est naît / aussi que je ne suis pas seule dans l’intense

Valérie Dréville Nicolas Bouchaud Gaël Baron Jean-François Sivadier admirable travail d’acteur pour ne pas jouer cette langue qui n’est là que pour tenter le comédien, pour lui faire du gringue et lui donner plein de sensations / non, ils se sont tenus devant la grande Ensorceleuse / ils lui ont fait face tout en tenant leur désir d’elle / ils ne se sont pas répandus en discours, en minauderies, en effets / non, ils ont tenu devant elle qui est si attrayante, qui veut qu’on soit à ses pieds / ils sont restés de face, n’ont pas négocié, ils ont mis nu la belle / dans la voix de Valérie Dréville, l’expérience avec Vassiliev, tout cet effort pour projeter le langage / mais comme un accent rauque fulgurant / tous dans ce travail-là / Sivadier, Bouchaud et son histoire avec Gabily / Charlotte Clamens et Vitez / Gaël Baron aussi se souvenant sans doute de son travail avec Régy ou Christian Rist pour le dire / Juste porter les choses pas être dedans elles, mais les adresser…

alors ils le savaient / trop sensibles et esthètes pour ne pas savoir le monde où ils sont et où leur Mesa allait chanter / tout le monde voudrait Valérie dans Ysé mais Valérie Dréville ne se donne pas le beau rôle / et elle donne, donne, donne, donne dans la truculence, dans la grande dame chevaline, dans la bonne bête / ouh là là quel malaise dans les travées / la femme sexuelle, ce n’est jamais commode / la langue de Claudel personnifiée, faite femme / ou vivant / vivante

alors que vient faire la carrière boulbon, ses voies ferrées qui ne servent pas des masses ? / far west / le sable du sol, avec les morceaux de voies ferrées sans début ni fins qui annoncent le far west, son grand chantier sans direction, qui annoncent à l’horizon de Claudel cet Échange et cet affreux Jackson Pollock Nageoire et sa non moins affreuse acolyte, la comédienne réduite au cynisme, Léchy Elbernon / et leur désastreuse manière de tout mortifier sur leur passage / l’Amérique / la Chine n’est plus la Chine / l’Empire possède tous les horizons / far west pour rire / les acteurs et l’enfance / les enfants et leur gravité dans leurs jeux qui n’en sont pas tout à fait / tout est lié, savent ceux qui sont d’un côté où le Levant se lève encore à certaines heures, entre minuit et minuit, quand le passage d’un jour à l’autre, dans ce partage chronologique, laisse pour eux s’entrouvrir une fente par où rejoindre le vrai monde le vrai cosmos le vrai amour le vrai chant / très étroite fente obscène du désir / Mallarmé /Igitur

Mari-Mai Corbel, 24 juillet 2008, Avignon.


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