Dans un antre béant fait de gris métalliques, Claude Régy et Jean-Quentin Châtelain font entendre la violence organique d’Ode maritime du poète portugais Fernando Pessoa. Un dispositif minimal pour un théâtre aux frontières de la mer, de la scène et des perceptions.
Son théâtre est affaire de temps, d’œil, et d’écoute. Un théâtre qui s’ennivre de ses sucs, sonde ses principes actifs et s’expose, avec Ode maritime, aux vents violents du Large et à l’ivresse des solitudes. Le metteur en scène Claude Régy a choisit celle du poète Fernando Pessoa (1888-1935), une solitude insondable, indécente emplie d’une obsession fiévreuse des distances et des mythologies marines. On ne connait que peu de voyages au poète portugais, un seul amour, de multiples masques, et un écœurement prononcé pour cette « vie assise, statique, réglée et corrigée » de petit notable. Et un besoin de mer jusqu’à en boire la tasse et s’en pourrir les poumons.
C’est alors l’histoire d’un homme resté à quai alors que ses viscères aspirent au Large. D’un corps lyophilisé, hanté par l’idée des rivages et des seuils, embarcadères et autres pontons passés et à venir. Se noyer dans les éléments, se soustraire au monde. Avec lui, le temps d’une rêverie matinale, toutes les figures de pirates et de corsaires, tous les monstres qui habitent l’esprit, ceux qui jettent les enfants aux requins et enterrent, vivants, les enfants. La mer, donc, là où le temps se brouille et les règles s’annulent.
On est irrité par la voix des autres en sortant. Parce que celle que l’on a entendu traverser l’aubade désespérée de Pessoa deux heures durant impose un laps de silence après, un sas de décompression. Régy a choisit la voix de l’acteur Jean-Quentin Châtelain, sourde, archaïque, comme le grondement des eaux lorsqu’elles se retirent pour mieux s’abattre ensuite. Il a également choisit le dispositif le plus aride possible, propre à tracer des géographies intérieures. Soit un ponton surélevé, flanqué sur scène au milieu d’une gigantesque vague métallique, tôle de zinc incurvée dont le gris pétrole vient dérégler l’œil et semble pouvoir s’abattre à tout instant sur l’acteur. Elle porte avec elle l’idée de temps suspendu, de danger latent, et fait de l’acteur une figure puissante : celle du revenant, du paria ou du condamné en sursit pour un dernier poème. Dans ce théâtre mental, clos, et radicalement sombre, l’homme gravit les marches du ponton pour se présenter à son extrémité, face public. Posture primitive du théâtre qui révèle ce que c’est qu’être acteur et de sentir son corps fouetté par le regard des autres. Il se tient sur ce ponton à l’exact endroit où la scène devient la salle et où les morts deviennent vivants.
Il y reste 2h00, fait face, hagard, et dit. 2h00 où l’œil s’abîme en splendeur hypnotique, entre le rouge-sang des blessures et le bleu glacial de la mer reflétée sur la tôle. 2h00 où le spectateur, lui aussi, se tient sur un quai, maintenu strictement immobile sur son siège.
Le temps d’une traversée, il contemple Jean-Quentin Châtelain convoquer dans sa fixité les figures et de l’acteur et du spectateur, et avec elles le sang de la mélancolie qui pulse dans les veines.
Eve Beauvallet
Ode maritime, de Fernando Pessoa, mise en scène par Claude Régy, jusqu’au 25 juillet au Festival d’Avignon www.festival-avignon.com
demeter a dit
Merci pour cette « rêverie matinale » qui crie Son impossible départ . Son intime se déplie , se déploie à nos sens par la résonnance , l’éclat fulgurant des mots : le large, espace , horizon , vapeur , départs et retours .. et puis quai , pierre , machine , violence , sang et mort .
Pas d’océan , pas de mer , pas d’eau .. juste ce que cette immensité a agité en Lui ; poème découvert à la lecture .. La sobriété de ce « bleu glacial de la mer reflétée » la voix de Jean Quentin Châtelain et le rythme propre au texte , m’incitent à aller l’écouter .
Décidément ce Festival 2009 ! tous les contraires s’y rejoignent !