Lauwers versus Lauwers

Sad few, happy few

On a pu noter les thèmes souterrains et les résonances qui abondent entre les œuvres du IN (citons l’engouement pour le mythe, la focalisation sur la guerre et ses meurtrissures ou les formes aux frontières du documentaire…). Notons cependant qu’il est une ligne phare de la programmation qui avait échappé jusqu’alors : c’est qu’à en croire certains professionnels, les directeurs du festival ont bien programmé certaines créations dont la spécificité est d’être « les moins bonnes » du corpus de l’artiste. En tout cas sensiblement décevantes en regard des productions antérieures. « Son dernier spectacle était mieux », « par rapport au dernier c’est une catastrophe», « mais qu’est-il donc arrivé à un tel »…soit des formules qui reviennent en leit-motiv au sujet, par exemple, de la pièce de Maguy Marin, boudée par une partie de la presse pour des raisons demeurées obscures ou de La Maison des cerfs du flamand Jan Lauwers. Une autre résonance, pour céder un peu à la paranoïa, c’est que le phénomène n’est pas anodin lorsque les sorts de Roger Planchon, Pina Bausch ou André Benedetto commencent à faire syndrome (adulé un temps, ostracisé ensuite, mythifié une fois mort).

Soit, quoi de plus plaisant que d’inscrire une œuvre dans un corpus, de déceler les façons dont elle l’étoffe ou en contrarie le cours. C’était d’ailleurs le projet explicite de Jan Lauwers en présentant sa Maison des cerfs comme l’ultime volet d’une trilogie sur la condition humaine, avec le rapport au temps pour grand ordonnateur (La chambre d’Isabella et son récit linéaire se focalise sur le passé, Le Bazard du homard se projette dans le futur lorsque c’est La Maison des cerfs qui prend à corps le présent). Pour ce qui s’agit du présent et d’en faire théâtre (le présent de la séance théâtrale ou l’actualité du monde environnant), Lauwers est loin d’être sous-entrainé, lui qui affectionne les effets de happenings et les souvenirs de performances. Et cet art, inégalé toujours, pour afficher la théâtralité et mieux la taquiner ensuite, de chamailler les territoires fictionnels et de faire fable de tout.

Seulement, Lauwers a eu la mauvaise idée de créer La Chambre d’Isabella avant La maison des cerfs et il est peu probable qu’on lui pardonne un jour. Mais après tout, l’homme n’avait qu’à anticiper, se montrer plus méthodique et consciencieux, et réserver son chef d’œuvre pour ses vieux jours. Malheur à qui fait son chef d’œuvre trop tôt ! Et bonheur à tous ceux qui n’ont pas vu La Chambre d’Isabella ! Ils sauront qu’il faut s’y prendre dans l’ordre pour avoir une chance de voir La Maison des cerfs pour ce qu’elle est. Disons que c’est le jeu : lire les œuvres en réseau…au risque qu’elles s’entre-dévorent.

Concepteur de fables

Peut-être faut-il rappeler que si La Maison des cerfs n’a pas, pour certains, la puissance poétique de La Chambre d’Isabella, il convient tout de même de replacer une échelle de valeur : une moins bonne pièce de Lauwers sera toujours meilleure que la meilleure des pièces muséales. Et cela tient sans doute à l’exigence avec laquelle il impose de nouvelles histoires sur scène et à l’honnêteté avec laquelle il pose la question suivante : qu’est-ce que la fable peut bien avoir encore à dire et à faire sur scène ? Son nouveau visage, c’est quoi ?

Parce qu’il est une autre figure qui, cette fois, partage bien  le sort des Planchon, Bausch et Benedetto, leur désamour puis leur réhabilitation. Et cette figure, c’est la fable elle-même. Ostracisée, tenue pour grande responsable de la désaffection pour le théâtre, puis curieusement énamourée lorsque l’on s’aperçoit que « l’Homme a besoin de raconter des histoires car elles lui confèrent son humanité ». Et Lauwers, qui traficote et réinvente la narration depuis des années, radicalise le phénomène en annonçant que « les trois parties de Sad Face/Happy Face traitent chacune une autre façon de raconter».

Chahuter le mélo

Là où le récit était linéaire dans le premier volet de la trilogie, il sera diffracté en une myriade d’histoires pour La Maison des cerfs, avec cette même nécessité de conter la vie, la mort, le deuil, et ce besoin incompréhensible qu’a l’homme de les mettre en fiction. Si le genre autofictionnel est une tarte à la crème littéraire, Jan Lauwers sauve le principe en le transposant du côté du théâtre et en prenant pour arrière plan narratif, la guerre du Kossovo, et toutes les guerres qui façonnent notre «univers symbolique ». Dans le patchwork d’actions bordéliques qui envahissent le premier plan de la pièce, émerge un mouvement souterrain qui ressemble peut-être à cela : Lorsque survient la douleur, celle de la perte, quelles façons de battre en retraite ? Se repaître d’imaginaire ou se saouler au réel ? Ces deux postures de survie, exposées dans le premier tableau de La Maison des Cerfs s’incarnent au travers de Tijen Lawton, danseuse de la Needcompany, et de son frère Kerem, photoreporter tué en 2001 au Kosovo. Soit deux métiers qui s’emparent différemment du réel mais avec le même espoir fou d’agir sur lui. C’est à la croisée de ces deux imaginaires que Lauwers construit son improbable Maison, et pousse Tijen à endosser sa propre histoire pour perturber le cours du conte, trouver d’autres issues à l’insupportable histoire, et« retarder la mort ». La trivialité de la guerre et la fantasmagorie la plus touffue se conjugueront dans un repère insolite, perdu comme il se doit dans la mythologie des forêts, dont le nom est retrouvé sur le carnet de notes de Kerem Lawton : La Maison des cerfs. La pièce, qui au début transmettait l’énergie live de la Needcompany simulant son quotidien, bascule vers une fable sylvestre aux mille et uns sentiers, avec renforts d’oreilles d’elfes, d’abattages de cerfs et de deuils à la pelle.

Seul fil rouge pour faire cailloux de petits poucets, le sac à dos du photoreporter, transbahuté sur scène comme garant du réel, dernier rempart à la fabulation la plus violente.

C’est lui le liant sur ce plateau surexposé à une lumière surréelle, transpercé spasmodiquement par l’élégance aérienne des danseurs et l’esquisse vaporeuse des portés. Dans ce tableau impressionniste au kitsch quasi hollywodien, c’est lui qui empêche l’édulcoré de prendre place sur le plateau. Et c’est là que réside le savoir faire, passionnant, de Jan Lauwers : instaurer une situation pathétique tout en perturbant l’instauration d’un climax naïf. Quelque chose qui dit son aspiration vers le mélodrame tout en y renonçant dans le même mouvement. C’est l’art de créer sur scène des îlots d’émotion et de ménager des actions simultanées qui en perturbent le déroulé. C’est dans ce délicat aller-retour entre empathie et glaciation (lors duquel le pathos n’est pas le plus gros des gros mots) que Jan lauwers excelle, une fois encore. Seule grosse énigme de la pièce, une Grace Ellen Barkey rendue attardée mentale, qui hurle sa présence de façon extrêmement bruyante, et extrêmement dispensable, comme pour s’assurer définitivement que ce n’est pas de Mickey Mouse dont on parle. C’était chose entendue.

Eve Beauvallet

 

Retrouver les prochaines dates de Sad Face/Happy Face, la trilogie de Jan Lauwers sur le site de la Needcompany, ainsi que le magnifique texte d’Erwin Jans en annexe des pièces.

www.needcompany.org

Laisser un commentaire