La Casa de la Fuerza a révélé Angelica Lidell. La metteure en scène- performeuse espagnole présentait un spectacle pour la deuxième fois seulement dans notre pays. Que s’est-il passé ? Comment Angelica l’anonyme est-elle si vite devenue Angelica l’idole, consacrée par tous comme l’événement de ce festival ?
Avant de l’expliquer, attestons le fait : on peut au moins affirmer sans réserve qu’Angelica Lidell a rencontré le succès, un vrai succès public et spontané, dont n’importe quelle personne présente à 3h du matin parmi les spectateurs du Cloître des Carmes pourrait témoigner. Pour le reste, la presse et le bouche à oreille ont suffi à amplifier l’écho de ces enthousiasmes nocturnes, aidés en cela par la caisse de résonance avignonnaise. Son second spectacle, El Año de Ricardo a très vite affiché bien plus que complet, et a reçu un accueil tout aussi positif et tout aussi unanime. Une figure d’Angelica l’idole a commencé à se constituer.
Pour les explications, laissons de côté l’effet nouveauté, la suspicion toujours légitime du grégarisme journalistique, l’insatiable nécessité d’abreuver le grand Moloch médiatique du sang frais de nouvelles proies, ou encore le goût de notre époque dite moderne pour la provocation et la transgression.
Revenons plutôt en arrière.
Il y a deux ans, lors du festival Mira à Bordeaux, Angelica Lidell s’était produite à l’invitation de Richard Coconnier, dans un Yo non soy bonita, la desobedienza, dont nous nous étions déjà fait l’écho (1). Une performance courte où Lidell, seule sur scène, si l’on excepte un gros cheval de trait blanc, tentait d’exorciser l’horreur d’un viol subi quand elle était enfant, dont elle expulsait la douleur et le souvenir avec un engagement personnel si intense qu’il laissait penser qu’on assistait bien là à un récit authentiquement biographique. La tentation est forte, en effet, avec Angelica Lidell, d’une lecture biographique de chacun de ses spectacles, tant elle paraît s’y impliquer. La critique s’y laisse facilement prendre – avec raison peut-être – en évoquant ici son père soldat (2), ou là son tempérament dépressif (3).
Pour la première fois, avec La Casa de la fuerza, Angelica Lidell créait cette année un spectacle qui impliquait la distribution de plus de deux comédiens. Jusque là, que des spectacles solo, ou dans El Año de Ricardo, un compère qui reste muet. Mais malgré la multiplication des personnages et des comédiens, dans La Casa de la fuerza, le spectateur a eu l’impression de ne voir sur scène que des variations d’Angelica Lidell. L’actrice espagnole, c’est incontestable, se place au centre de ses créations. Elle en est la protagoniste, sur le plateau et en coulisses, y fait beaucoup, parfois tout, et semble à tout moment parler d’elle, même quand elle évoque la souffrance du monde. Cette prolifération, cet investissement jusqu’à l’épuisement, cette superposition du moi et du monde dans la confusion de l’intime et du politique la conduisent à se fonder en personnage Pélican.
Wikipedia : « En Europe occidentale, le pélican était au Moyen Âge un symbole de piété pour l’Eglise chrétienne : on croyait qu’il perçait sa propre chair et nourrissait ses petits de son sang. D’autres légendes racontent que le pélican tue ses petits, puis, pris de remords, ouvre sa poitrine de son bec. Son sang, se déversant sur les oisillons, les ramène alors à la vie. » A partir de là, le Pélican devient naturellement une autre figure du Christ, mais aussi une métaphore de l’artiste, par exemple chez Musset.
Dans La Desobediencia, une vidéo à l’esthétique pasolinienne montrait Lidell traversant péniblement une colline aride, tombant à de multiples reprises dans une évocation limpide d’un chemin de croix. La religion dans les spectacles de Lidell est convoquée sous un jour à chaque fois ambigu. La souffrance de La Desobediencia, la charité toute chrétienne avec laquelle les trois Mexicaines secourent leurs sœurs à la fin du deuxième acte de La Casa, ou encore le superbe Cum dederit de Vivaldi interprété par Pau de Nut s’opposent par exemple à un usage plus critique du signe religieux : les grandes croix rouges un peu kitsch du troisième acte de La Casa, dont l’une se transforme en stand de tir à ballons, ou tout simplement le titre de la pièce qui par ses résonances Garcia Lorciennes dénonce en filigrane ce catholicisme qui a cofondé la domination masculine. Il y a ambiguïté sur ce point, c’est certain. Mais, c’est tout aussi sûr, quelque chose de christique se dégage du personnage théâtral que Lidell promène sur scène.
C’est peut-être pour cela – ce personnage archétypal – qu’émerge si vite Angelica l’idole. A chaque fois, naturellement, la scarification abreuve la métamorphose. Dans La Casa, les morceaux de tissu blanc maculés de son sang que, tels des suaires, Lidell pose sur les visages de ses sœurs y contribue aussi. Egalement encore, cet appel à l’amour, à la douceur, à un monde d’hommes faibles qui construit un féminisme, où Lidell se fait autant épigone d’activiste gauchisante que de la Vierge Marie.
Ce personnage qu’elle porte, à la fois si proche d’elle et si universel, cet humain qui se laisse déchirer par ses contradictions, cette figure qui encaisse frontalement la violence du monde et se nourrit d’éternels rêves enfantins, cette femme qui se fout ouvertement des souffrances des familles palestiniennes puis se fond dans la parole des victimes mexicaines, cet être noir et blanc, transgressif et innocent, impudique et timide, obscène et romantique, qui dénonce la force masculine tout en s’adonnant à une musculation forcenée rassemble les forces contraires du monde, transforme la violence en amour, donne la vie en se saignant, prend à son compte les pires violences des hommes et laisse remonter à la surface une figure traditionnelle de l’artiste, médiateur expiatoire de la nature humaine.
Si Angelica l’idole il y a, n’y voyons donc pas que l’effet d’un emballement médiatique, qui naturellement retombera. Avec authenticité et humilité, humanité et modernité, Lidell revisite l’imagerie romantique de l’artiste dans une société laïcisée. En éclatant en Avignon, l’idole Lidell ne s’est pas statufiée. Elle est passée de la performance solo à l’orchestration de La Casa de la fuerza, et à cette occasion, son corps s’est multiplié, transsubstantié, glissé, fondu dans celui de ses sœurs, dans celui des Mexicaines violentées, dans celui d’un Pau de Nut angélique et du balourd Juan Carlos Hérédia. Et les gouttes de son sang ont infiltré celui des spectateurs.
Eric Demey
1. Voir blog Mira 2008 sur mouvement.net
2. « Tout part et parle d’Angélica Liddell, dans ce spectacle à voir comme le journal de bord d’une fille de militaire en rupture de ban », Brigitte Salino pour Le Monde.
3. « Elle est maniaco-dépressive. Elle le sait. Elle vit avec. C’est une enfant de Saturne. Cela se voit. Il n’y a qu’eux pour avoir autant d’énergie à dépenser. », Armelle Héliot pour Le Figaro.


C’est parti ! « Impressions d’Avignon a dit
[...] 2010. Et pour ceux qui ne sont pas (encore) abonnés à Mouvement, vous trouverez aussi ici une séance de rattrapage sur la très attendue Angelica [...]