La nouvelle création de l’auteur, metteur en scène et directeur du Théâtre 2 Gennevilliers Pascal Rambert, ardente sérénade amoureuse taillée au plus brut de la langue, enthousiasme le Festival d’Avignon . L’ « idée de la séparation », précise son auteur… mais avec quelle idée du genre ?
Se recentrer sur le texte… Je n’en fais évidemment pas une condition sine qua non du bon théâtre, sinon l’équipe de Mouvement aurait déjà fait un méchoui aves mes restes, mais il s’avère que dans le cas de Pascal Rambert, cette décision qu’il a lui-même formulé en présentant Clôture de l’amour fut opérante. Car en même temps qu’il s’est focalisé sur la profondeur des mots et la brutalité de leur adresse dans sa nouvelle création, Pascal Rambert semble avoir lâché un peu de ce maniérisme « ultra-contemporain » (c’est son mot) qui a parfois pu empêcher d’être davantage ému qu’intéressé par son travail.
On retrouve bien dans Clôture de l’amour son obsession d’immanence, cette matérialité appuyée qui fonde ce qu’il appelle le théâtre « en temps réel ». On y retrouve un double fond méta-théâtral, des mises en abimes si l’on veut (j’ai failli ne pas employer l’expression, Rambert dit que c’est ringard.): dans Clôture de l’amour Stan et Audrey, deux personnages qui portent le nom des comédiens Audrey Bonnet et Stanislas Nordey, sont artistes, furent amoureux, se séparent et sondent le caractère fictionnel du sentiment amoureux. On ressent toujours, comme dans chacune de ses pièces, que tout se joue ici et maintenant, que la réalité de la « séance » prime sur la fiction du texte, bref qu’on nous raconte pas de salades… Mais les effets de réel, plus subtils (souvent humoristiques, d’ailleurs), forment le soubassement et non l’étendard de ce Clôture de l’amour qui fait se lever chaque soir les salles du Festival d’Avignon.
Clôture de l’amour explore le déchirement amoureux sur le mode de la joute verbale, un face à face fragile et sanglant réparti en deux monologues d’une heure chacun, travaillés par leur auteur sous la forme dialogique. Le spectateur est face à un dispositif d’une clarté et d’une précision indéniable : les deux acteurs ne bougeront que pour échanger leur place de victime et de bourreau, de part et d’autre d’une diagonale rigide. Ils s’arrachent dans un cube blanc réfrigérant, fidèle reproduction du studio de répétition du Théâtre 2 Gennevilliers (T2G) signée Daniel Jeanneteau. Pour ce qui est du texte, Rambert a mis au point une intelligente mixture de langage quotidien contemporain, à la fois trivial et philosophique, vulgaire et élégiaque, qui n’exclu pas l’autodérision, ni ne gomme, évidemment, rugosités de la pensée et échecs de formulation. Un texte-missile en somme, taillé pour le personnage qui écoute autant que celui qui le profère et offre à Stanislas Nordey et Audrey Bonnet des rôles d’une grande teneur.
On regrette simplement, mais très fort, cette façon de caser des anglicismes qui devrait être interdite par la loi (pas des anglicismes lexicalisés type « manger un sandwich » mais « Welcome, dans mon monde, Stan » ou « Sorry, Audrey, ok ? ») – intrusions qui donnent l’impression d’être en face d’un Bergman chez les hipsters. « First » (comme dirait Rambert), on peut se dire que ce n’est pas seulement crispant, mais que c’est aussi dommageable puisqu’il y a quand même un risque sur deux que cet ancrage dans une sphère sociale très repérée puisse stopper net le sentiment d’empathie. Bon… après on concède que ca peut au contraire venir surligner la valeur universelle de la débâcle amoureuse : Stan et Audrey sont deux artistes (certainement des acteurs, d’ailleurs) qui se pensaient à l’abri des fictions au rabais que le commun des mortels s’invente sur l’amour. Ils comptaient ne pas se raconter de salades, ne pas être concernés. Et puis si.
À ce propos, il est temps de dire que Clôture de l’amour est autant une pièce sur l’amour (sa fuite, en tout cas) que sur la fiction. Et qu’en ce point, Rambert excelle à poser ces questions : l’amour peut-il être autre chose que du théâtre? Peut-il échapper pour de vrai au flot de mythes charriés à travers le temps ? Quelle était en fin de compte la réalité du sentiment amoureux ? Stan, qui quitte, semble en faire une fiction. Audrey gardera la réalité de leur histoire pour elle.
D’ailleurs, entre ces deux monologues amoureux, un des deux a t-il le dernier mot ? On nous soutient que « non, évidemment ». Ah bon ? Audrey, en situation de riposte, semble pourtant, et paradoxalement, l’héroïne : il était trop petit pour son amour à elle, il n’a rien compris. Elle, en revanche, a bien compris que Stan trouve le malheur plus « esthétique » que le bonheur, que la séparation va même « nourrir son art », bref, que c’est un « connard ». Agenouillé au sol, tête baissée pendant la charge d’Audrey, Stan est vaincu mais ne reviendra pas sur sa décision.
Une mythologie du couple se dessine alors clairement et c’est sûrement là que le bât blesse: on perpétue d’un côté le mythe de la femme comme figure noble et sacrificielle, accomplie dans l’amour mais condamnée à l’univocité du sentiment, de l’autre, celui de l’homme égoïste et blessé, celui qui ne peut pas aimer, celui qui sera seul, qui quittera et sera donc artiste. Au final, sous cette langue très contemporaine, on récolte une ode qui sent un peu le féminisme naphtalineux… Car tout au long de Clôture de l’amour, on est passés de « l’homme est un salaud », à « l’homme est un faible », mais on est toujours restés dans une catégorisation des rapports à l’amour.
À moins que sous le cliché ne se cache un travail sur le cliché. Audrey se moque de Stan en homme romantique, Stan singe Audrey en femme romanesque. On pourrait donc postuler que l’échec de Stan vient de ce qu’il se laisse piéger par son propre personnage d’homme. Une intention d’auteur ? Un effet de lecture ? Cette séduisante alternative ferait alors de Clôture de l’amour le plus émouvant manifeste de Rambert sur le théâtre.
Eve Beauvallet
