Figure incisive et cristalline de Clôture de l’amour, Audrey Bonnet a taillé son personnage de femme quittée, « Audrey », dans l’étoffe des reines. Rencontre avec une comédienne animée par le silence.
Clôture de l’amour de Pascal Rambert, avec Audrey Bonnet et Stanislas Nordey. Photo : Bernard Michel Palazon/CDDS Enguerand
La salle était encore debout à la fin de cette 5ème représentation de Clôture de l’amour… Face à ces réactions dithyrambiques, on ne peut s’empêcher de repenser à la réception plus qu’houleuse d’AFTER/BEFORE de Pascal Rambert en 2005. Vous étiez à Avignon en 2005?
Oui et j’étais dans la salle en tant que spectatrice, totalement surprise de la réaction du public. Vraiment, je n’ai pas compris, et je ne comprends toujours pas d’ailleurs pourquoi les gens se révoltaient. J’avais été bouleversée par ce spectacle. L’écriture de Pascal m’a de suite parlé très profondément. L’arrivée des mots dans l’espace… le présent, l’instant de la parole… La première pièce que j’ai vue de lui, c’était Asservissement sexuel volontaire.
Quelle est la pièce que vous n’avez pas jouée et que vous auriez aimé jouer, de Pascal Rambert ?
Toutes. Même celle que je n’ai pas vue Gilgamesh. J’aurai aimé être au milieu des tournesols.
Pascal Rambert dit avoir créé Clôture de l’amour à partir de vos deux personnes, Stanislas Nordey et vous. Cela ne concerne pas uniquement les prénoms donnés aux personnages, qui sont les vôtres. Il y a des références à votre physicalité… Que percevez-vous de vous au travers du regard de Pascal Rambert dans la pièce ?
C’est toujours compliqué d’avoir ce recul… À première lecture, je me suis dit que c’était dingue à quel point il respectait les acteurs que l’on est. J’ai l’impression qu’il voit clairement notre travail d’acteur, la façon dont on respire, dont on entrevoit le jeu, le rapport que chacun peut avoir aux mots… Et qu’il a joué avec cela dans l’écriture. C’est comme s’il mettait notre inconscient à vue, comme une sensation d’être démasqué, ce qui est curieux à dire puisque, bien sûr, le théâtre est toujours un aveu de soi. Mais disons qu’il creuse de façon plus profonde ce que l’on est. Pour ma part, ce n’est pas rien dans mon jeu, qu’il ait choisi mon prénom. Ça crée une déflagration supplémentaire dans le corps.
Vous parlez du rapport spécifique aux mots. Quel serait celui de Stanislas Nordey ?
Stan est un grand sculpteur. Il sculpte l’espace avec les mots. Je les vois presque s’avancer. Son corps se transforme sous le langage, il prend les mots à bras le corps. Et Pascal l’a placé pile à cet endroit. D’ailleurs, il lui fait nommer ce phénomène en même temps qu’il se produit. Il commente, dans le texte, son propre rapport aux mots.
Stanislas Nordey est un sculpteur… Sauriez-vous définir votre propre rapport à la parole ?
Pascal a choisit de faire parler Stan en premier. Ce n’est pas rien. Il m’a d’abord placée à l’endroit du silence. À l’endroit ou le corps parle et que les mots ne sont pas encore là. Je sais que j’ai un rapport particulier au silence, presque épidermique. C’est une chose qui a toujours fait partie de moi. J’ai appris à faire en sorte que ce silence ne soit pas encombrant, à l’accepter car c’est compliqué d’être comme ça, surtout au théâtre ! Cette chose que j’ai, il l’a comme portée, comme mise à vue par la parole de Stan sur mon corps. J’ai trouvé cela très respectueux.
Après cette heure de silence, il y a le flot de parole. J’adore quand la parole se déverse et nous emmène, que l’on peut s’y engouffrer tout entier, sans rien préméditer, que les choses se profilent à mesure que les mots sont prononcés.
On connaît le refus de Pascal Rambert d’être trop directif avec les acteurs. Néanmoins, quelle intention de jeu a t-il pu vous donner pour vous guider dans la compréhension de Clôture de l’amour ?
La chose qui a fait énormément sens pour moi, c’est qu’il me dise : « Reine. Tu es une reine… Tu ne lâches rien, tu ne laisses rien passer… ». Après, l’imaginaire sur le mot « reine » peut être très contrasté. Moi, ca me parle de la tenue, de la verticalité des choses. Ne jamais baisser la garde, aller vers le haut.
L’autre chose importante qu’il nous a dite à tous les deux c’est que lorsque l’on fait mal à l’autre, on n’oublie jamais de se faire mal à soi-même. Ce n’est pas uniquement dirigé sur l’autre, que c’est aussi en soi.
Que pensez vous du schéma masculin/féminin proposé ?
Pour moi, c’est arbitraire que ces mots là collent à l’homme ou à la femme. Il se trouve que ça s’articule comme ça, mais c’aurait sans doute pu être l’inverse. Stan proposait hier d’inverser les rôles, pour voir. J’y entend plutôt une universalité dans le fait de dire les choses. De dire ce qui effleure. Comment l’Homme est effleuré par des pensées, à quel moment peut-il ou non passer à l’action ? Une chose change t-elle dès lors qu’elle est nommée ? Quelle importance de dire ? Stan répète « il faut dire les choses ». Quand on la nomme, il ne s’agit déjà presque plus de cette chose là.
La pièce s’appelle Clôture de l’amour mais tout le sentiment amoureux est brouillé. En quittant, Stan nomme encore la beauté, il y a de l’amour, encore. C’est ça qui fait mal, c’est que l’amour est encore là. Sinon, il ne répèterait pas autant que l’amour est parti.
Interview réalisée par Eve Beauvallet