Conduite sur plusieurs heures dans l’Eglise des Célestins, parmi les « objets chorégraphiques » de William Forsythe, une performance sibylline disait toute la beauté du pouvoir chorégraphique du langage. 
À chacun sa façon de visualiser les mots dans l’espace, de leur donner une couleur, un poids, une matière et un tempo. En partageant la sienne dans l’Eglise des Célestins, William Forsythe, engagé depuis une dizaine d’année à chorégraphier ce qui n’est pas encore ou déjà plus de la danse, a offert au spectateur avignonnais un joyau bien curieux. Wirds, la partie que l’on a retenue de l’installation Unwort, propose une chorégraphie mentale qui semble mimer les processus de révélation du sens, la façon parfois anarchique dont les mots s’agencent pour dessiner le réel. Un processus parfois cotonneux et balbutiant dont on saisit la puissance dès lors que l’on s’arrête dans l’exposition devant une petite table en bois brut.
On était rentré dans le lieu en ne saisissant qu’un brouillard de ce que le chorégraphe nomme ses « objets chorégraphiques » : des poutres amoncelées, un prompteur alignant des phrases dépressives sur la déroute métaphysique du monde moderne, un gigantesque rouleau de papier troué de manière éparse pour rejouer la fonction du vitrail… Beaucoup de matière cryptée mais rien d’extrêmement puissant face à la petite action chorégraphique ressassée en ritournelle par un des danseurs présent sur l’instllation. Sur cette petite table en bois brut, un amas de lettres en mousse noire qui peuvent tenir debout grâce au petit socle sur lequel elles sont attachées. Le danseur, avec l’agilité et la dextérité de la gestuelle Forsythe, est là pour agencer en boucle les lettres, les dresser, les pousser, les rejeter de façon à, peu à peu, organiser un puzzle sur l’espace de la table et révéler une phrase : « Tout est brisé par la phrase la plus faible ». En s’élevant et s’évanouissant comme des châteaux de sable, en s’agençant comme une énigme face au spectateur, les lettres venaient formaliser le caractère fugace de la pensée. Le mot, dans Unwort, s’efface sitôt qu’il se dresse. La réalité se métamorphose sitôt qu’elle est formulée. En fonction de la vivacité d’esprit du spectateur (j’ai dû rester plusieurs grosses dizaines de minutes…), il faut plus ou moins de temps pour voir la phrase émerger de cette forêt de lettres noires. On a le temps de se demander combien de temps le danseur va pouvoir rester concentré sur pareille tâche, et pas manqué, il se laisse bientôt distraire par un collègue venu le perturber. On aime la réponse qu’il lui crie puisqu’elle nous a maintenu jusqu’au bout dans le vif du sujet. « Get out from my words ! » répond le jongleur de lettres avant de recommencer, inlassablement, son délicat jeu de construction.
Eve Beauvallet