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Lauwers versus Lauwers

Sad few, happy few

On a pu noter les thèmes souterrains et les résonances qui abondent entre les œuvres du IN (citons l’engouement pour le mythe, la focalisation sur la guerre et ses meurtrissures ou les formes aux frontières du documentaire…). Notons cependant qu’il est une ligne phare de la programmation qui avait échappé jusqu’alors : c’est qu’à en croire certains professionnels, les directeurs du festival ont bien programmé certaines créations dont la spécificité est d’être « les moins bonnes » du corpus de l’artiste. En tout cas sensiblement décevantes en regard des productions antérieures. « Son dernier spectacle était mieux », « par rapport au dernier c’est une catastrophe», « mais qu’est-il donc arrivé à un tel »…soit des formules qui reviennent en leit-motiv au sujet, par exemple, de la pièce de Maguy Marin, boudée par une partie de la presse pour des raisons demeurées obscures ou de La Maison des cerfs du flamand Jan Lauwers. Une autre résonance, pour céder un peu à la paranoïa, c’est que le phénomène n’est pas anodin lorsque les sorts de Roger Planchon, Pina Bausch ou André Benedetto commencent à faire syndrome (adulé un temps, ostracisé ensuite, mythifié une fois mort).

Soit, quoi de plus plaisant que d’inscrire une œuvre dans un corpus, de déceler les façons dont elle l’étoffe ou en contrarie le cours. C’était d’ailleurs le projet explicite de Jan Lauwers en présentant sa Maison des cerfs comme l’ultime volet d’une trilogie sur la condition humaine, avec le rapport au temps pour grand ordonnateur (La chambre d’Isabella et son récit linéaire se focalise sur le passé, Le Bazard du homard se projette dans le futur lorsque c’est La Maison des cerfs qui prend à corps le présent). Pour ce qui s’agit du présent et d’en faire théâtre (le présent de la séance théâtrale ou l’actualité du monde environnant), Lauwers est loin d’être sous-entrainé, lui qui affectionne les effets de happenings et les souvenirs de performances. Et cet art, inégalé toujours, pour afficher la théâtralité et mieux la taquiner ensuite, de chamailler les territoires fictionnels et de faire fable de tout.

Seulement, Lauwers a eu la mauvaise idée de créer La Chambre d’Isabella avant La maison des cerfs et il est peu probable qu’on lui pardonne un jour. Mais après tout, l’homme n’avait qu’à anticiper, se montrer plus méthodique et consciencieux, et réserver son chef d’œuvre pour ses vieux jours. Malheur à qui fait son chef d’œuvre trop tôt ! Et bonheur à tous ceux qui n’ont pas vu La Chambre d’Isabella ! Ils sauront qu’il faut s’y prendre dans l’ordre pour avoir une chance de voir La Maison des cerfs pour ce qu’elle est. Disons que c’est le jeu : lire les œuvres en réseau…au risque qu’elles s’entre-dévorent.

Concepteur de fables

Peut-être faut-il rappeler que si La Maison des cerfs n’a pas, pour certains, la puissance poétique de La Chambre d’Isabella, il convient tout de même de replacer une échelle de valeur : une moins bonne pièce de Lauwers sera toujours meilleure que la meilleure des pièces muséales. Et cela tient sans doute à l’exigence avec laquelle il impose de nouvelles histoires sur scène et à l’honnêteté avec laquelle il pose la question suivante : qu’est-ce que la fable peut bien avoir encore à dire et à faire sur scène ? Son nouveau visage, c’est quoi ?

Parce qu’il est une autre figure qui, cette fois, partage bien  le sort des Planchon, Bausch et Benedetto, leur désamour puis leur réhabilitation. Et cette figure, c’est la fable elle-même. Ostracisée, tenue pour grande responsable de la désaffection pour le théâtre, puis curieusement énamourée lorsque l’on s’aperçoit que « l’Homme a besoin de raconter des histoires car elles lui confèrent son humanité ». Et Lauwers, qui traficote et réinvente la narration depuis des années, radicalise le phénomène en annonçant que « les trois parties de Sad Face/Happy Face traitent chacune une autre façon de raconter».

Chahuter le mélo

Là où le récit était linéaire dans le premier volet de la trilogie, il sera diffracté en une myriade d’histoires pour La Maison des cerfs, avec cette même nécessité de conter la vie, la mort, le deuil, et ce besoin incompréhensible qu’a l’homme de les mettre en fiction. Si le genre autofictionnel est une tarte à la crème littéraire, Jan Lauwers sauve le principe en le transposant du côté du théâtre et en prenant pour arrière plan narratif, la guerre du Kossovo, et toutes les guerres qui façonnent notre «univers symbolique ». Dans le patchwork d’actions bordéliques qui envahissent le premier plan de la pièce, émerge un mouvement souterrain qui ressemble peut-être à cela : Lorsque survient la douleur, celle de la perte, quelles façons de battre en retraite ? Se repaître d’imaginaire ou se saouler au réel ? Ces deux postures de survie, exposées dans le premier tableau de La Maison des Cerfs s’incarnent au travers de Tijen Lawton, danseuse de la Needcompany, et de son frère Kerem, photoreporter tué en 2001 au Kosovo. Soit deux métiers qui s’emparent différemment du réel mais avec le même espoir fou d’agir sur lui. C’est à la croisée de ces deux imaginaires que Lauwers construit son improbable Maison, et pousse Tijen à endosser sa propre histoire pour perturber le cours du conte, trouver d’autres issues à l’insupportable histoire, et« retarder la mort ». La trivialité de la guerre et la fantasmagorie la plus touffue se conjugueront dans un repère insolite, perdu comme il se doit dans la mythologie des forêts, dont le nom est retrouvé sur le carnet de notes de Kerem Lawton : La Maison des cerfs. La pièce, qui au début transmettait l’énergie live de la Needcompany simulant son quotidien, bascule vers une fable sylvestre aux mille et uns sentiers, avec renforts d’oreilles d’elfes, d’abattages de cerfs et de deuils à la pelle.

Seul fil rouge pour faire cailloux de petits poucets, le sac à dos du photoreporter, transbahuté sur scène comme garant du réel, dernier rempart à la fabulation la plus violente.

C’est lui le liant sur ce plateau surexposé à une lumière surréelle, transpercé spasmodiquement par l’élégance aérienne des danseurs et l’esquisse vaporeuse des portés. Dans ce tableau impressionniste au kitsch quasi hollywodien, c’est lui qui empêche l’édulcoré de prendre place sur le plateau. Et c’est là que réside le savoir faire, passionnant, de Jan Lauwers : instaurer une situation pathétique tout en perturbant l’instauration d’un climax naïf. Quelque chose qui dit son aspiration vers le mélodrame tout en y renonçant dans le même mouvement. C’est l’art de créer sur scène des îlots d’émotion et de ménager des actions simultanées qui en perturbent le déroulé. C’est dans ce délicat aller-retour entre empathie et glaciation (lors duquel le pathos n’est pas le plus gros des gros mots) que Jan lauwers excelle, une fois encore. Seule grosse énigme de la pièce, une Grace Ellen Barkey rendue attardée mentale, qui hurle sa présence de façon extrêmement bruyante, et extrêmement dispensable, comme pour s’assurer définitivement que ce n’est pas de Mickey Mouse dont on parle. C’était chose entendue.

Eve Beauvallet

 

Retrouver les prochaines dates de Sad Face/Happy Face, la trilogie de Jan Lauwers sur le site de la Needcompany, ainsi que le magnifique texte d’Erwin Jans en annexe des pièces.

www.needcompany.org

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Ardente chapelle

Dans un monde où l’image et les images sont omniprésentes, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige proposent à l’église des Célestins la vision d’un Liban reconstitué, tiraillé entre nostalgies et désespoir.

« C’est un hommage aux survivants et aux morts », proclame un personnage de La Maison des cerfs de Jan Lauwers. S’il s’agit d’une fable où les conflits tuent par ricochets, cette pièce montre une vérité : dans une guerre, les vivants sont aussi méritants que les morts. En écho, l’exposition de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige pose sa pierre à l’édifice de la mémoire libanaise.

Dans l’ombre fraîche de l’église des Célestins, « Tels des oasis dans le désert » est un ailleurs. Un sol inégal de terre claire, des pierres, des peintures effacées. L’image de sable du Liban s’infiltre dans les fissures des fenêtres bouchées. Les vidéos et photos de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige y sont autant d’« instants de vérité », selon les mots d’Hanna Arendt, à qui le duo a emprunté le titre de l’exposition.

Les murs déjà chargés d’histoire accueillent celle du Liban, de ses camps de réfugiés et de son imagerie. D’entrée, Beyrout est morcelée par les visiteurs, insaisissable. Au fond de l’église, Wonder Beyrut la fait brûler, se tordre sous la chaleur et les bombardements imaginés. Dans une alcôve, la vidéo Lasting images fait pendant à cette destruction en montrant la reconstitution d’une photo. Sur un écran au départ blanc, des traits en mouvement grésillent et des silhouettes se dessinent peu à peu.

Que ce soit par son paysage ou ses figures, le duo d’artistes capte l’image d’un Liban tiraillé entre une guerre civile cruelle et la figure d’un dictateur qui mise sur la sympathie. La vidéo Toujours pour toi montre ainsi la multiplication des visages sur les affiches de la campagne électorale, si nombreux et si proches que les sourires et les regards chaleureux ne dégagent plus aucune sympathie.

Face à ces images volontairement manipulées, deux autres vidéos et des photos montrent l’impossibilité d’en fabriquer d’autres : celles de deux camps de détention au Sud du Liban. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige montrent que l’Histoire est une construction subjective. Dans le camp de Khiam, les chars détruits ressemblent à des jouets, abandonnés dans un paysage flou. Des Libanais témoignent devant caméra de leur vie quotidienne là-bas. En face, une vidéo balaye le camp de tentes et de broussailles. Le large écran est barré d’un long panoramique photo : A la place du camp, on a construit un zoo, un restaurant, un terrain de foot. Le passé ne laisse pas d’autres traces que celles, embellies ou dramatisées, laissées dans la mémoire de ceux qui l’ont vécu.

Placé sous l’égide du Libano-québécois Wajdi Mouawad, le Festival d’Avignon 2009 ne pouvait être que voyage. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ouvrent ici les portes d’un pays à la fois historiquement très marqué et imaginaire. Car si les guerres meurtrissent l’esprit plus durement que les chairs, …« Tels des oasis dans le désert » pointe la différence entre réalité et images (re)fabriquées.

Pascaline Vallée

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, …« Tels des oasis dans le désert », du 9 au 29 juillet à l’église des Célestins. www.festival-avignon.com

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Saccagé par les vagues et rongé par le sel

Dans un antre béant fait de gris métalliques, Claude Régy et Jean-Quentin Châtelain font entendre la violence organique d’Ode maritime du poète portugais Fernando Pessoa. Un dispositif minimal pour un théâtre aux frontières de la mer, de la scène et des perceptions.

Son théâtre est affaire de temps, d’œil, et d’écoute. Un théâtre qui s’ennivre de ses sucs, sonde ses principes actifs et s’expose, avec Ode maritime, aux vents violents du Large et à l’ivresse des solitudes. Le metteur en scène Claude Régy a choisit celle du poète Fernando Pessoa (1888-1935), une solitude insondable, indécente emplie d’une obsession fiévreuse des distances et des mythologies marines. On ne connait que peu de voyages au poète portugais, un seul amour, de multiples masques, et un écœurement prononcé pour cette « vie assise, statique, réglée et corrigée » de petit notable. Et un besoin de mer jusqu’à en boire la tasse et s’en pourrir les poumons.

C’est alors l’histoire d’un homme resté à quai alors que ses viscères aspirent au Large. D’un corps lyophilisé, hanté par l’idée des rivages et des seuils, embarcadères et autres pontons passés et à venir. Se noyer dans les éléments, se soustraire au monde. Avec lui, le temps d’une rêverie matinale, toutes les figures de pirates et de corsaires, tous les monstres qui habitent l’esprit, ceux qui jettent les enfants aux requins et enterrent, vivants, les enfants. La mer, donc, là où le temps se brouille et les règles s’annulent.

On est irrité par la voix des autres en sortant. Parce que celle que l’on a entendu traverser l’aubade désespérée de Pessoa deux heures durant impose un laps de silence après, un sas de décompression. Régy a choisit la voix de l’acteur Jean-Quentin Châtelain, sourde, archaïque, comme le grondement des eaux lorsqu’elles se retirent pour mieux s’abattre ensuite. Il a également choisit le dispositif le plus aride possible, propre à tracer des géographies intérieures. Soit un ponton surélevé, flanqué sur scène au milieu d’une gigantesque vague métallique, tôle de zinc incurvée dont le gris pétrole vient dérégler l’œil et semble pouvoir s’abattre à tout instant sur l’acteur. Elle porte avec elle l’idée de temps suspendu, de danger latent, et fait de l’acteur une figure puissante : celle du revenant, du paria ou du condamné en sursit pour un dernier poème. Dans ce théâtre mental, clos, et radicalement sombre, l’homme gravit les marches du ponton pour se présenter à son extrémité, face public. Posture primitive du théâtre qui révèle ce que c’est qu’être acteur et de sentir son corps fouetté par le regard des autres. Il se tient sur ce ponton à l’exact endroit où la scène devient la salle et où les morts deviennent vivants.

Il y reste 2h00, fait face, hagard, et dit. 2h00 où l’œil s’abîme en splendeur hypnotique, entre le rouge-sang des blessures et le bleu glacial de la mer reflétée sur la tôle. 2h00 où le spectateur, lui aussi, se tient sur un quai, maintenu strictement immobile sur son siège.

Le temps d’une traversée, il contemple Jean-Quentin Châtelain convoquer dans sa fixité les figures et de l’acteur et du spectateur, et avec elles le sang de la mélancolie qui pulse dans les veines.

Eve Beauvallet

Ode maritime, de Fernando Pessoa, mise en scène par Claude Régy, jusqu’au 25 juillet au Festival d’Avignon www.festival-avignon.com

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Pour relancer la polémique : Fabre est un sale facho.

Performance.

Orgie de la tolérance, Troubleyn/Jan Fabre

 

Comme Fabre traîne avec lui une sulfureuse réputation – qu’il doit peut-être à son emploi scénique du trou du cul – chacun de ses spectacles présente pour la critique une belle occasion de polémiquer. Persuadé qu’Orgie de la tolérance avait à nouveau partagé les opinions, pour les opposer dans des postures spectaculaires et tranchées, me demandant ce que l’on pourrait reprocher à ce chef-d’œuvre généreux et hybride, je suis parti à la recherche de points de vue auxquels me confronter.

C’est alors qu’en deuxième page seulement d’une longue liste, Google me proposa une critique du site « fdesouche.com » (« fdesouche », c’est-à-dire « français de souche », site d’obédience ouvertement populisto-nationalo-frontiste), que je trouvais étonnamment bien référencé. Plus surprenant encore, l’article qui y était consacré au spectacle de Jan Fabre faisait l’éloge de celui-ci. Quelle ironie du sort ! Pour ce metteur en scène particulièrement révolté par la montée de l’extrémisme en Belgique se voir ainsi encensé par ses ennemis ! Quelle avanie ! La méprise est-elle due à la mauvaise foi du critique ? A une lecture erronée du spectacle ? A un rapprochement contre nature d’extrémismes opposés ? Dans son programme même, Jan Fabre se réfère au marxiste Marcuse et affirme vouloir combattre le racisme ! Alors ?… Alors, tout le monde s’est-il trompé ? Ou ce français de souche est-il le seul à avoir vu ce que tout le monde veut se cacher ? Jan Fabre ne serait-il pas un putain de sale facho droitier ? Quand même : à attaquer ainsi la tolérance, le plaisir individuel, la liberté sexuelle, la décadence d’une époque. Il a vu juste : Jan Fabre est un putain de sale facho droitier ! Sale putain de facho droitier !

 

Eric Demey

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Moins belle la vie

Théâtre.

Traces, le Petit Théâtre de Pain.

 

Depuis le temps qu’on le cherche et avec toutes les compagnies qui s’en réclament, le désespoir commençait à monter. Mais le fameux concept de théâtre populaire de qualité – le « théâtre élitaire pour tous » de Vitez – vient peut-être de trouver une nouvelle traduction.

Traces du Petit théâtre de pain pourrait faire penser à la mal-nommée série « Plus belle la vie ». Dans un voisinage : une mère seule n’a pas de quoi acheter une place à sa fille pour le concert de Lorie, un vieux grognon esseulé astique sa vieille collection de grognards de plomb, une caissière de supermarché n’en peut plus des bips et des S.B.A.M (Sourire- Bonjour – Au revoir – Merci), un couple précaire traverse l’épreuve d’une interruption de grossesse… Des destins quotidiens, ordinaires, piochés parmi ceux qu’on appelle les couches populaires, depuis qu’on a décidé qu’il leur fallait renoncer à se constituer en classes pour lutter.

A l’inverse des classes, les couches, elles, vivent allongées, et sédimentent les unes sur les autres. C’est plus pratique. Et l’on trouve donc peu d’entraide dans ce quartier, mais des trajectoires individuelles qui se côtoient sans jamais se mêler. Comme dans le feuilleton télévisé, l’action progresse par scènes rapides, qui sautent d’un personnage à l’autre, puis reviennent au précédent. En toile de fond de cet habile tissage, le spectacle ironise sur la nouvelle idéologie du développement durable. Il y voit avec justesse une nouvelle forme de projet de société consensuel destiné à remplacer le modèle déclinant de la consommation de masse. Surtout, à l’instar de cette dernière, une utopie de communication qui permet aux « décideurs » de faire valoir leurs propres intérêts. Dans Traces, en marchant sur les individus, un projet immobilier, comme on en voit tant, de reconversion de quartier chaud en havre de paix, écologico-compatible, enfouit dans la poussière d’un chantier les restes des histoires personnelles.

Pourtant, dans la poussière de la colline des Gourges, au cœur de cet hémicycle de pierre qui surplombe Villeneuve-Lès-Avignon, sous la structure capitulaire faites de palans, de poulies, de leviers, d’un théâtre métamorphosé en chantier un espoir s’est levé. Avec cette quête d’un genre qui recyclerait le quotidien de ces oubliés des quartiers, dont on a pris l’habitude qu’ils désertent le théâtre, Traces se tient à distance du naturalisme, du misérabilisme, du manichéisme et de la bien-pensance. S’il reprend à la télé un certain art de la narration, il superpose aussi à l’énergie solitaire des oubliés l’énergie solidaire de la troupe, et à la débrouille des précaires du quotidien le bricolage fragile du théâtre. Ainsi le spectacle parvient à la faveur d’une mise en scène inventive et parfaitement réglée, au gré d’une interprétation souvent excellente, et au fil d’un texte extrêmement habile, bien que parfois un peu facile, le spectacle parvient, disais-je, à rapprocher deux mondes que le théâtre proclame sans cesse vouloir concilier. Celui du réel et celui de la magie, celui du peuple et celui de la culture, celui du spectateur et celui des comédiens, tous ces univers et ces communautés qui trop souvent s’affrontent plutôt que de s’allier.

 

Eric Demey

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La femme-objet

Danse

Pavane/ Objekt II, Roberta Dance Compagnie

 

Avant que de figurer la démarche de celui ou celle fier et orgueilleux comme un paon, la pavane est une danse traditionnelle venue tout droit de Padoue. En ouverture du spectacle, sur Pavane pour une infante défunte de Ravel, on découvre un grand ours en peluche rose et une femme de dos qui s’écroule lentement dans une rigidification progressive de ses membres teintée d’onanisme. Petite mort d’une jeune fille qui rentre dans l’âge de la sexualité, et laisse derrière elle l’enfance pour devenir une femme-objet (de désir).

Si l’on tend à oublier que l’homme est avant tout fait de matière, l’ours-poupée nous le rappelle, utilisant ensuite une sorte de grand intestin pour ligoter la femme-objet. Raidie dans des poses de mannequin de silicone, à force d’impressionantes et presque inhumaines contorsions, celle-ci finit par se faire empaqueter dans un sac poubelle, pourrait-on penser, s’il n’était aussi de la matière de la housse qui protège le canapé. Femme jetable, recouverte comme du mobilier, homme prédateur, insensible, dangereux comme une grande poupée, masculin et féminin sont lancés dans un ballet mécanique où n’asservit pas forcément celui que l’on croit. L’un comme l’autre, en effet, en même temps animé et inanimé, acteur et agi par un désir qui ne vient ni d’ailleurs ni de lui-même, ne parviendra pas plus à façonner le monde à son envie, qu’ils ne parviendra à renoncer de le faire.

Pavane/ Objekt II est le deuxième opus d’une série de pièces chorégraphiques et plastiques construites autour du thème de l’objet. Naturellement, ce spectacle qui s’achève, sur Perfect Day de Lou Reed, en vorace déjeuner sur l’herbe, narre combien le rapport à l’autre engage toujours le désir de le traiter en objet, en moyen de la satisfaction ultime de son propre désir. Sur une musique parfaitement idoine, Erwin Wauters et Barbara Mavro Thalassitis interprètent une chorégraphie millimétrée, exigeante, éloquente et drôle, qui progresse dans une lenteur suspendue, fourmillante de réflexions et de références plastiques.

 

Eric Demey

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Tant que je suis vieux, je ne suis pas mort

Théâtre

Dernier rappel, Pépito Matéo.

Des Lear, Vincent Nadal

Danse-théâtre

Fleurs de cimetière et autres sornettes, Cie Hervé-Gil

 

Pépito Matteo n’est pas vieux et son spectacle bien maîtrisé. Habile récit d’anticipation de son inéluctable vieillissement, Dernier rappel le projette un pied dans la tombe, au seuil de la mort. Ainsi naît une réflexion sur la vie – « il y a vie dans vieillissement » – qui peine à se régénérer. Celui qui a relancé le genre du conte au théâtre laisse penser qu’il pourrait davantage se perdre dans son art, à l’image de ces vieux qu’il incarne.

Les fleurs de cimetière sont ces tâches brunes qui poussent sur les mains quand vient la vieillesse. Sept femmes entre quarante et soixante-dix ans dansent autour de leur flétrissement. Rayonnantes et effrontées, ces femmes du deuxième âge multiplient les pieds de nez lancés à la tête du temps qui passe. Un texte malicieusement porté affadit quelque peu le propos sur ce corps qu’on ne voudrait pas voir tant se rider. Une légère déception naît de ce qu’aux outrages du temps réponde une danse un peu trop raisonnée. Mais le corps de ces sept fleurs fanant, par ce qu’il a à raconter, offre un très émouvant rempart au vieillissement qui l’agresse.

De tous les vieux au théâtre, Lear est sans doute le plus illustre. De Françoise Hardy à Shakespeare, tout conduit Vincent Nadal à penser à quel point l’existence est vanité. De ce rien qu’est le roi, nu dans la tempête, exposé aux forces implacables de la folie et de la mort, il souligne la faiblesse et l’émouvante humanité. En même temps qu’il interprète quelques scènes clés de la pièce, il montre à quel point le mythe a encore à nous parler. Ce que ce spectacle perd en lisibilité, il le rattrape en liberté. Issu du désir – du fantasme – de théâtre que la pièce de Shakespeare a généré chez son auteur et interprète, Des Lear tend un pont original et personnel entre les siècles. Des personnages shakespeariens au nouveau mendiant médiéval qui demande « un euro, s’il vous plaît, je vous demande un euro poliment » en plein milieu de la place du marché, pas grand-chose n’a changé. Extraordinairement vulnérable, toujours en quête d’être aimé, dépourvu de ses atours par la force du théâtre qui sait le rendre à la fois grandiose et ridicule, l’homme se débat sur la scène de sa vie en comédien qui voudrait oublier comment finit la tragédie.

 

Eric Demey

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Le ciel vu de la terre

Cirque.

L’Essenciel, Cie (Rêve)2, le Verger

 

Rien de renversant dans le titre, ni dans l’Essenciel à Villeneuve, mais le souvenir d’une musique world façon Yann-Arthus Bertrand qui accompagne un couple de cocasses circassiens. Lui est grand, blond, bâti dans du muscle, elle, petite, brune, gracieuse fée facétieuse. Ils rejouent l’éternelle querelle amoureuse et se poursuivent comme des écureuils le long d’une structure toute en hauteur où niche un cabanon de bois. Le spectateur se tord volontiers le cou car la contre-plongée offre quelques images enchanteresses de la belle farouche, surtout lorsqu’elle s’envole sur son trapèze. Davantage de poésie, dans les images, les personnages et la narration manquent cependant pour le faire définitivement basculer. Car si le spectacle, simple, trouve l’équilibre entre la performance et l’émotion, il reste un peu léger pour parvenir à bouleverser.

 

Eric Demey

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Photo-romance, une belle histoire

Lina Sanah et Rabih Mroué, qui vivent et travaillent à Beyrouth, ont préparé un beau spectacle. Sur scène, un dispositif sommaire, le musicien Charbel Haber en arrière-scène, au dessous d’un écran de projection, et tous les deux en avant-scène, entre un Macintosh contrôlant les projections et deux fauteuils. Lina Sanah entre en scène avec ce qui semble être le script – en français? s’inquiète Rabih Mroué avec une jolie grimace d’inquiétude et un accent délicieux – et ils s’installent dans les fauteuils, feignant de lire ces dialogues. Elle joue une artiste – elle-même – qui défend auprès de lui, interprétant on ne sait trop quel fonctionnaire habilité à juger “seulement” de l’honnêteté et de l’originalité du projet que vient défendre Lina – une sorte de censeur affable.

Ce projet à venir est donc, bien sûr, celui du spectacle lui-même. Leur idée est basée sur l’adaptation, ou la réécriture plutôt, du scénario de Ettore Scola “Une journée particulière” (1974), en le déplaçant dans le Liban contemporain.

Photo-Romance, © Christophe Raynaud de Lage/ Festival dAvignon

Photo-Romance, © Christophe Raynaud de Lage/ Festival d'Avignon

Le film, et donc ce projet, s’ouvre sur un documentaire, sur l’Italie d’alors pour d’Escola, et Lina propose donc un documentaire sur le Liban. Pour mieux se faire comprendre elle le projette sur l’écran – ce sera le mode du spectacle, alternant commentaires et projections. Ce documentaire fictif imagine comment, un jour de 2006, peu après l’attaque israélienne, le pays tente de se mobiliser. Et comme il n’y a pas de cause commune au Liban, explique Lina, ils ont imaginé qu’il y ait 2 manifestations qui se croisent et se côtoient dans Beyrouth, et ainsi, tous les libanais sont dans la rue.

C’est un théâtre du constat, un peu rêveur. Le dispositif théâtral permet ici de “faire le point” sur une situation – des situations liées entre elles par un projet ou des individus. On expose circonstances, contexte et anecdotes, pour le rendre lisible au spectateur. À l’oppression, à la bêtise, à la censure, on oppose des relations humaines pacifiées et affectueuses.

Lire l’article complet sur le blog d’Eric Vautrin

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Avignon 2009, c’est parti !

Dès aujourd’hui, Mouvement installe une partie de sa rédaction à Avignon. Compte-rendus de spectacles, paroles et images des festivals… Retrouvez ici jusqu’au 31 juillet (et au-delà) les impressions de nos rédacteurs sur le “In” et le “Off”.

A noter : Sur place, rendez-vous régulièrement à la Maison du Off, où Bruno Tackels est accueilli en résidence critique, et où plusieurs membres de la rédaction modèreront des débats et rencontres.

La rédaction

Le site du Festival d’Avignon

Le site du Off

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