Muter avec Ménard

Au côté d’Anne James Chaton, sa poésie en fuite, Philippe Ménard défie toute astreinte identitaire. L’imaginaire à bras le corps.

Furieusement indisciplinaire, on n’aura jamais fini de sonder les tenants et aboutissants de Black Monodie, nouvelle pièce-performance de Philippe Ménard en réponse à la commande du « Sujet à vif » 2010 au Festival d’Avignon (programme SACD). On ne peut que se perdre dans la fréquentation de ce dispositif en suspension, mais tout en frissonnant à la sensation d’y avoir décelé un genre d’avancée fulgurante. Black Monodie fait partie de ces quelques spectacles qui déverrouillent les frontières d’un moment donné, ouvrent sur un horizon encore repoussé. Foutent une claque à oxygène. Secouent toute poussière.

Où cela nous mène-t-il ? A minima aux franges d’un vertige. Osons narrer l’anecdote-plaisir d’avoir éprouvé tout cela

au côté d’un couple de festivaliers théâtreux purs et durs, du style enseignants en camping à la Barthelasse, n’y pouvant rien mais, de n’y rien comprendre de ce qui leur arrivait – et nous pas plus, au demeurant –, mais eux alors au bord de la crise de nerf. Réaction exaspérée dont, avouons-le, nous ne manquâmes pas de jouir, en souriant sous cape, par contraste.

Venons-en aux faits bien étranges qui se déroulent dans Black Monodie.

Cela démarre à la façon des « tâches » mises en œuvre par les performances chorégraphiques californiennes puis new-yorkaises des années 1960, 70. Du haut d’une fenêtre du premier étage du fond du Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph, quelqu’un laisse tomber lourdement, un à un, chacun dans un beau fracas contre la scène, plusieurs dizaines de solides sacs contenant un pesant matériau dont la nature reste pour l’heure inconnue.

Black Monodie de Philippe Ménard. c Christophe Raynaud De Lage

Avec une cadence métronomique, Philippe Ménard, assez indiscernable sous un froc à capuche un rien monacal et informe, ramasse ces sacs l’un après l’autre. Et il les transporte, avec vivacité, pour les éparpiller en peuplant ainsi toute la surface du plateau. Il y faudra un long moment, et tout un empressement consenti avec une énergie de répétition obstinée. C’est assez carré, rude, intense et certain, mais avec quelque chose d’abstraitement méthodique, qui laisse dans le doute de tous les possibles de sens.

Seconde tâche. Vider chaque sac, en le renversant, le secouant, de sorte que son contenu se répand sur scène : en découle l’apparition d’un épais tapis d’éclats feuilletés de glace pilée. Même type d’astreinte, d’énergie, de répétition. Où il est temps de remarquer que la silhouette blafarde de Ménard est fichée dans des bottes de caoutchouc de marin pêcheur. Ou de poissonnier. Ainsi arpente-t-il ce sol, qui désormais crisse, et qui glisse.

Il est alors loisible de se souvenir que dans son dernier spectacle, cet artiste jongleur médusait son public en prétendant déployer son art avec des balles moulées dans de la glace : brûlantes contre la peau, glissantes entre les doigts, inéluctablement occupées à disparaître par dissolution au fur et à mesure de l’exercice. Vertigineuse métaphore d’un absurde magnifique de la confrontation à la matière – et sa fuite, son ailleurs, son retournement. Ce précédent spectacle s’appelait P.P.P.. Côté vestimentaire, et attitudes, et qualité d’être, l’artiste semblait alors personnellement engagé, corps et âme, donc corps aussi, dans une mutation de ses bio-paramètres de genre. Non sans inflexion poétique.

Les actions de Black Monodie résonnent alors avec celles de P.P.P.. Au sol, Philippe Ménard attaque le tapis de glace à l’aide d’une grosse pelle. Elle en fait voler de grands éclats dans les airs, qui retombent en grêle. Giclent des geysers de jouissance en paillettes durcies et scintillantes. Avec une liberté crâne – imaginez la tête des festivaliers théâtreux endurcis. La performeuse pousse aussi cette matière au sol, comme on la balaierait. Elle y creuse de grandes traces circulaires. Il y avait quelque chose comme ça, déjà dans P.P.P. : le cercle tracé, sa puissance symbolique, le tatouage de l’ordonnancement gravitaire cosmologique, que cherchent à défier tous les circassiens du jonglage, de l’acrobatie, du trapèze, du fil et autres agrès.

A la fin en émerge un monticule. Ne parlons pas de Mont de Vénus. De Mont-de-Piété. De tout ce qui s’ensuit. Mais enfin, Philippe Ménard se hisse sur ce petit sommet. Et dressée là, dans un tour de rein juste pâmé avec neutralité, d’un tombé du cou, capuche souple sur son regard escamoté, elle a tout, à cet instant d’une apparition postmoderne, dans sa métamorphose. Il ne faut pas oublier qu’à deux mètres de là, trône, imperturbable partenaire de quatre spectacles différents chaque jour, une statue de la Vierge de Lourdes, façon plâtre, émergeant du plateau qui l’a cernée avec son socle.

A cet instant, tout se joue au comble des puissances de la transformation, et des transmutations qui font l’art et la croyance, et la force de la croyance en l’art (les festivaliers théâtreux endurcis suent à grosses gouttes, la moustache crispée…). C’est que ces derniers doivent, de surcroît, endurer ce qu’on a jusqu’ici occulté, et qui a fini de les égarer. Dans le même coin de scène que la Vierge, le poète Anne James Chaton – beau gosse – dit son texte. Depuis le début, il martèle son rythme de lignes, sa danse entêtante de mots, blanche mais syncopée, tendant à s’accélérer, à s’amplifier peut-être croit-on entendre, qui obsède et pourtant tourbillonne en ouverture de spirale. Quelque chose d’une transe, cerclée mais amplifiante.

C’est un jet à répétition de courtes phrases sèches, flèches de mots énonçant de claires actions ; un sujet, un verbe, et les états avec. Ce ressac en recouvrement perpétuel emprunte trois boucles qui se tuilent. On y reconnaît, comme on en déduit, par des faits, mais aussi leur altération, variation, jeu de projections et de mémoire troublée, glissante, trois grandes icônes féminines. L’une est Bernadette Soubirou, jeune fille perdue dans la fréquentation idéologisée de la Vierge Marie. L’autre est une grande figure révolutionnaire montée magnifique à l’assaut de l’ordre établi, là en bute à la pire répression – sans doute une Rosa Luxembourg ? La troisième se tue en voiture sous le Pont de l’Alma.

Toutes résonnent avec les puissances de l’énonciation, les élaborations de la représentation, femmes fécondées d’imaginaire, êtres incarnés débordant tous les registres des conventions ordinaires. C’est la rencontre du corps agissant de Ménard avec la parole-énergie en train de sculpter ces figures, qui ouvre un abyme de sens, et un gouffre, et une tornade d’élévation, au centre circulaire du plateau parallélépipédique où elle évolue. Car, au fait, il fait quand même sens de le mentionner pour conclure : depuis P.P.P., Ménard semble avoir avancé radicalement dans sa mutation transgenre.

Et Black Monodie nous fait éprouver un monde où la confrontation à la matière se tisse entre astreinte de l’action et libre interprétation des cadres. L’imaginaire à bras le corps.

Gérard MAYEN

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