Refaire le monde, et autres rendez-vous. Retrouvez Mouvement au Festival d’Avignon.

Sur le pont d’Avignon, on y danse, on y palabre, on y tient chronique, et on refait le monde. Chiche ? Mouvement, et son nouveau « journal clandestin », vous donnent plusieurs rendez-vous du 9 au 27 juillet.

« A l’atelier refaire le monde »

Du 9 au 27 juillet, de 11 h à 12 h 30.

Point de rendez-vous : le Village du Off, Ecole Thiers, 1 rue des Ecoles, 84000 AVIGNON

Pour manifester votre intérêt :  refairelemonde2012@gmail.com

 

« Le précurseur est celui dont on ne sait qu’après qu’il venait avant »

(Georges Canguilhem, cité par Edgar Morin, La Complexité humaine, Flammarion, 1994)

 

Entendu que nous allons droit dans le mur si nous ne changeons pas la conduite et si nous n’ôtons pas le mur,

entendu que le monde n’a pas vocation à rester tel qu’il est, ni a fortiori, à s’encriser davantage,

entendu que nous avons des comptes à rendre à l’intraitable beauté du monde,

entendu que nous devons avoir le courage d’être jusqu’au bout la poésie qui nous concerne,

entendu que beaucoup de choses ne s’entendent pas, a fortiori si on ne se les dit pas,

Nous, atelier « refaire le monde », avons décidé d’écrire la constitution de ce qui nous constitue,

nous, atelier « refaire le monde », avons décidé d’entrer dans la clandestinité de nos rêves et de nos utopies,

nous, atelier « refaire le monde », avons décidé de prêter serment à ce qui vient et ne peut manquer,

nous, atelier « refaire le monde », avons décidé de former un gouvernement provisoire en exil des idées reçues, des évidences, des expertises, des probabilités, des statistiques et des indices de croissance,

nous, atelier « refaire le monde », avons décidé de refaire le monde.

Nomades de la langue et des gestes, sans papiers ni feuilles de route, nous irons là où le vent nous mène,

anonymes du tout-monde, travailleurs d’humanités, artisans de la communauté inavouable, nous réveillerons d’anciens soubassements et ferons hospitalité aux idées neuves,

réfugiés de la dictature économiques, nous réhabiliterons la dépense et le ruissellement électrique,

déçus de la déception, exclus de l’inclusion, nous dirons la relation plutôt que les liens,

clandestins de la politique, nous ferons res publica.

Nous irons au Festival d’Avignon, et chaque jour du 9 au 27 juillet, de 11 h  à 12 h 30, sauf si la fatigue nous demande répit ou que nous entrons en grève, nous ferons table d’hôte, arbre à palabres, atelier d’écritures, forge d’expériences, antichambre d’horizons, et d’autres choses qu’on ne sait pas encore.

(texte publié dans le premier numéro du Journal clandestin, inséré dans le n°64 de Mouvement (juillet-août 2012)

En partenariat avec Avignon Festival & Compagnies

Au Village du Off :

Les 12 et 15 juillet à 17 h, la chronique critique de Bruno Tackels.

Le 13 juillet, de 15 h à 16 h 30. Rencontre-débat « Le Off, une dynamique d’utilité  publique ? »

Le 21 juillet à 17 h, la chronique critique de Pascaline Vallée.

Le 25 juillet à 15, Rencontre-débat « L’Europe en mouvement »

Le 25 juillet à 17 h, la chronique critique de Jean-Marc Adolphe

Et aussi

Le 11 juillet à 13 h, au Village du Off : présentation de l’ouvrage GRÜ, six ans de transthéâtre, co-édité par A Type et Mouvement. En présence de Maya Bosch et Michèle Pralong.

Le 14 juillet, de 15 h à 17 h 30, Péniche Rhône-Alpes, Quai de la Ligne. Rencontre-débat avec le syndicat Chorégraphes associés, présentation du tiré-à-part réalisé en partenariat avec Mouvement.

Le 16 juillet, de 9 h 30 à 11 h 30, Jean-Marc Adolphe participe, à l’Hôtel de Ville d’Avignon, à une séance de travail de la Fédération Nationale des Collectivités Territoriales pour la Culture, sur « Culture et développement durable », à la suite du tiré-à-part édité par Mouvement en partenariat avec ARENE, ARCADI et Réseau Culture 21.

La présence des collaborateurs de Mouvement au Festival d’Avignon

Jean-Marc Adolphe, du 7 au 16 juillet et du 22 au 26 juillet.

Bruno Tackels, du 7 au 27 juillet.

Catherine Bédarida, du 7 au 12 juillet.

Christiane Dampne, du 11 au 17 juillet.

Jean-Louis Perrier, du 11 au 26 juillet.

Eric Demey, du 13 au 25 juillet.

Alix Gasso, du 14 au 18 juillet.

Gérard Mayen, du 15 au 17 juillet.

Pascaline Vallée, du 16 au 25 juillet.

Aline Jaulin, du 22 au 27 juillet.

Pour nous contacter :  HYPERLINK « mailto:redaction@mouvement.net » redaction@mouvement.net

Chroniques du festival d’Avignon à retrouver sur  https://mouvementavignon.wordpress.com/

Où trouver la revue Mouvement pendant le Festival d’Avignon ?

A la gare et chez la plupart des marchands de journaux.

A la Librairie du Festival (Cloître Saint-Louis).

A la librairie de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon.

A lire notamment, dans le n° 64 : « Les magiciens de l’argent », sur 15% de Bruno Meyssat; « Tempête improvisée », sur la compagnie britannique Forced Entertainment; « Vers la faille », sur la préparation de Tragédie, d’Olivier Dubois.

Pour vous abonner à Mouvement :  www.mouvement.net/abo

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Golgotha de merde

Sur la paroi où le visage de Jésus apparait comme en palimpseste, au terme de Sur le concept du visage du Fils de Dieu, le spectateur peut lire « You are my shepherd »(tu es mon berger) en lettres de lumière. Soudain il découvre, éteinte, la négation « not », qui le conduit à relire :  « you are not my shepherd » (tu n’es pas mon berger), un constat qui paraît bien plus en accord avec le vent de révolte qui a soufflé sur le visage de Jésus (toile bombardée à la grenade par des enfants escaladée puis lacérée).  Mais le « not » disparaît à nouveau. Se réimpose… Avec ce clignotement ambivalent, Castellucci maintient bien sûr l’ambiguïté de son propos à l’image d’un spectacle qui s’est construit tout en tension autour de ce visage de Jésus. Un propos qu’on ne saurait réduire pour autant à l’expression d’une stricte neutralité.

La question du positionnement de Castellucci sur la religion parcourt tout le spectacle. En raison bien évidemment de son dispositif : avec cette toile d’Antonello de Messine, intitulée – ironiquement au regard du spectacle – Salvador Mundi – le visage immobile et surplombant de la figure divine écrasant l’Homme et la société depuis des siècles se superpose à une face ô combien humaine et douce dont la bonté irradie la scène qui se déroule à ses pieds. Le spectateur se trouve donc à la fois contre et avec ce visage de Jésus, en semblable et en adversaire, tout à la fois au-dessus de lui – en tant que spectateur conscient  du caractère profane de cette image déplacée et violentée –  et en dessous de lui – en tant qu’objet qui ne peut se soustraire à son regard.

 Le positionnement de Castellucci – s’il en existe un – semble s’expliciter  dans la deuxième partie de la pièce, à partir du moment où des enfants rentrent sur scène et balancent de fausses grenades qui explosent à la face de Jésus. Le geste qui renvoie en Intifada palestinienne sur les terres originelles de la chrétienté n’est pas bien sûr sans rappeler aussi  le supplice de la lapidation auquel Jésus dans son immense mansuétude soustrait la femme adultère en demandant que celui qui n’a pas péché – l’enfant ? –lui jette la première pierre. Mais il renforce également la figure du Fils de Dieu dans son statut de victime expiatoire des excès de l’Homme puisqu’il accueille placidement cette nouvelle colère injuste qui s’abat sur lui tout comme il l’accueillit lors de sa Passion. Avec ces enfants, la révolte du tout petit homme devant l’immense Jésus prend donc à la fois un tour dérisoire et héroïque et invite en métaphore à voir les enfants de l’Humanité se retourner vaillamment contre leur Père tout autant qu’elle éclaire ironiquement cette propension de l’Homme à se chercher toujours et encore un bouc-émissaire pour se venger de sa finitude .

Pourtant,  l’on ne peut pas douter que cette invitation à la révolte parcoure la pièce en filigrane. Par exemple car,  sans cesse, dans Sur le concept…. L’Homme se réapproprie le divin. Ainsi, le fils lave les fesses de son père dysentérique avec une bonté infinie – christique est-on naturellement tenté de penser-  avec une patience sans borne, qui si elle cède parfois à l’énervement, au découragement,  reprend sans tarder sa mission filiale – produit de sa piété filiale – exactement comme le fait  la figure de Jésus dans les Ecritures. Ce transfert, ce décalque des deux figures structure la représentation. Naturellement, le geste de laver la merde fait directement écho aux soins que Jésus est supposé avoir porté aux malades, aux réprouvés, aux pestiférés de la société. Et métaphoriquement aussi à la venue de Jésus sur Terre qui se fait Homme pour laver ces derniers de leurs pêchés (péchés dont le caca peut aisément se faire symbole). Et si le chemin de Croix – on notera les différentes stations dans la pièce : du canapé à la table basse au lit en passant par la table à manger – est parcouru  par le vieil Homme dysentérique, dans la métaphore, c’est bien le fils qui porte la croix – son père qu’il fait se tenir en croix, debout, les bras écartés – qui reprend le rôle de Jésus, jusqu’à se fondre finalement avec son modèle dans un baiser qu’il dépose sur la bouche de son modèle en fond de scène.

Baiser d’amour ou baiser de Judas ? L’exceptionnelle puissance de la pièce de Castellucci consiste sûrement à convoquer Dieu et à l’absenter en même temps, à montrer un Homme sans Dieu et dans l’absolue nécessité de son existence, un homme sans Créateur et qui se retourne contre lui, un Homme qui en même temps  rejette Dieu et le supplie, le congédie et le ranime, et ce à travers deux figures également opposées : un vieil homme en décomposition qui pleure la perte de sa dignité et avec lui son fils qui touche au sublime à force d’humanité.

En somme Castellucci reprend ce motif– dont les héros de Dostoïevski pourraient constituer l’épigone –  de la Passion de l’homme moderne confronté à l’absurdité d’un Univers déserté par son Créateur.  Et au cœur de son œuvre, on retrouve la même Souffrance que chez l’auteur russe.  L’emploi de la majuscule s’impose ici, car il s’agit d’une souffrance immémorielle, universelle, de celle sans doute constitutive du besoin de Dieu, qui a poussé l’Homme à s’inventer une figure tutélaire susceptible de le consoler.

Comme le rappelle Castellucci dans un entretien, la perte de substance que caractérise l’incessante défécation du vieil Homme rappelle celle de Dieu qui se fait Homme sous la forme de Jésus. Il y a donc bien évidemment l’évocation d’un glissement de Jésus du côté des Hommes et par là même une divinisation de l’Homme. Mais surtout, cette question de la substance reprend toute une tradition d’écrits religieux qui rappellent  à l’Homme son absence de substance – substance dans le sens :  ce qui se soutient de soi-même – et lui recommande donc de se fonder en Dieu, seul être de substance, à la fois cause et produit de son existence stable et éternelle. Dans la merde, naturellement, se coule donc – sans jeu de mots – toute la misère de l’Homme : son caractère mortel, sans substance, sa Souffrance consubstantielle, et cette phrase qui résonne en pays chrétien : « tu es né poussière et tu retourneras poussière ». Car être de poussière ou de merde, la différence est faible.

C’est donc à la fois la faiblesse liquéfiante de l’Homme et sa Grandeur divine que Castellucci réunit sur un plateau de Théâtre. Pour construire une sorte de parodie de mystère – ces pièces religieuses du Moyen-âge où l’on représentait la Passion du Christ – Passion racontée ici en version humaine et schatologique sur une scène que la réprésentation de la figure de Jésus transforme en Eglise (ou en Cathédrale géante même vu la dimension de la peinture). Le théâtre reprend donc sa fonction religieuse et se réapproprie le sacré dans un monde où l’Homme peut remplacer Dieu, où Dieu devient même ce vieil homme mourant qui se vide, que son fils tente de soigner, dans une sorte d’inversion morale que l’on ne peut écarter comme hypothèse de lecture.  

L’année dernière le sang d’Angelica Liddell, cette année, la merde de Castellucci. En liquide, l’Homme s’écoule donc au sein des spectacles les plus profondément marquants des dernières éditions d’Avignon. Deux humeurs a priori opposées : l’une vitale, l’autre faite de déchets, l’une contenue et recyclée, l’autre régulièrement évacuée. Pourtant, à la fin de la pièce, la merde coule sur le front de Jésus comme le sang qui goutte de sa couronne d’épines, effectuant entre les deux liquides un rapprochement inattendu. Rapprocher la vie et la mort, Eros et Thanatos, la libido et la mélancolie : c’est bien quand le Théâtre remue les forces souterraines et universelles dont le combat intérieur de tous temps déchire l’Homme qu’il acquiert cette profonde puissance d’ébranlement.

Eric Demey

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Unwort, le puzzle alphabétique de William Forsythe.

Conduite sur plusieurs heures dans l’Eglise des Célestins, parmi les « objets chorégraphiques » de William Forsythe, une performance sibylline disait toute la beauté du pouvoir chorégraphique du langage.   

À chacun sa façon de visualiser les mots dans l’espace, de leur donner une couleur, un poids, une matière et un tempo. En partageant la sienne dans l’Eglise des Célestins, William Forsythe, engagé depuis une dizaine d’année à chorégraphier ce qui n’est pas encore ou déjà plus de la danse, a offert au spectateur avignonnais un joyau bien curieux. Wirds, la partie que l’on a retenue de l’installation Unwort, propose une chorégraphie mentale qui semble mimer les processus de révélation du sens, la façon parfois anarchique dont les mots s’agencent pour dessiner le réel. Un processus parfois cotonneux et balbutiant dont on saisit la puissance dès lors que l’on s’arrête dans l’exposition devant une petite table en bois brut.

On était rentré dans le lieu en ne saisissant qu’un brouillard de ce que le chorégraphe nomme ses « objets chorégraphiques » : des poutres amoncelées, un prompteur alignant des phrases dépressives sur la déroute métaphysique du monde moderne, un gigantesque rouleau de papier troué de manière éparse pour rejouer la fonction du vitrail… Beaucoup de matière cryptée mais rien d’extrêmement puissant face à la petite action chorégraphique ressassée en ritournelle par un des danseurs présent sur l’instllation. Sur cette petite table en bois brut, un amas de lettres en mousse noire qui peuvent tenir debout grâce au petit socle sur lequel elles sont attachées. Le danseur, avec l’agilité et la dextérité de la gestuelle Forsythe, est là pour agencer en boucle les lettres, les dresser, les pousser, les rejeter de façon à, peu à peu, organiser un puzzle sur l’espace de la table et révéler une phrase : « Tout est brisé par la phrase la plus faible ». En s’élevant et s’évanouissant comme des châteaux de sable, en s’agençant comme une énigme face au spectateur, les lettres venaient formaliser le caractère fugace de la pensée. Le mot, dans Unwort, s’efface sitôt qu’il se dresse. La réalité se métamorphose sitôt qu’elle est formulée. En fonction de la vivacité d’esprit du spectateur (j’ai dû rester plusieurs grosses dizaines de minutes…), il faut plus ou moins de temps pour voir la phrase émerger de cette forêt de lettres noires. On a le temps de se demander combien de temps le danseur va pouvoir rester concentré sur pareille tâche, et pas manqué, il se laisse bientôt distraire par un collègue venu le perturber. On aime la réponse qu’il lui crie puisqu’elle nous a maintenu jusqu’au bout dans le vif du sujet. « Get out from my words ! » répond le jongleur de lettres avant de recommencer, inlassablement, son délicat jeu de construction.

Eve Beauvallet

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La reine se meurt. Rencontre avec Audrey Bonnet

 

 

 

 

 

 

 

Figure incisive et cristalline de Clôture de l’amour, Audrey Bonnet a taillé son personnage de femme quittée, « Audrey », dans l’étoffe des reines. Rencontre avec une comédienne animée par le silence. 

Clôture de l’amour de Pascal Rambert, avec Audrey Bonnet et Stanislas Nordey. Photo : Bernard Michel Palazon/CDDS Enguerand

 

La salle était encore debout à la fin de cette  5ème représentation de Clôture de l’amour… Face à ces réactions dithyrambiques, on ne peut s’empêcher de repenser à la réception plus qu’houleuse d’AFTER/BEFORE de Pascal Rambert en 2005. Vous étiez à Avignon en 2005?

Oui et j’étais dans la salle en tant que spectatrice, totalement surprise de la réaction du public. Vraiment, je n’ai pas compris, et je ne comprends toujours pas d’ailleurs pourquoi les gens se révoltaient. J’avais été bouleversée par ce spectacle. L’écriture de Pascal m’a de suite parlé très profondément. L’arrivée des mots dans l’espace… le présent, l’instant de la parole… La première pièce que j’ai vue de lui, c’était Asservissement sexuel volontaire.

 

Quelle est la pièce que vous n’avez pas jouée et que vous auriez aimé jouer, de Pascal Rambert ?

Toutes. Même celle que je n’ai pas vue Gilgamesh. J’aurai aimé être au milieu des tournesols.

 

Pascal Rambert dit avoir créé Clôture de l’amour à partir de vos deux personnes, Stanislas Nordey et vous. Cela ne concerne pas uniquement les prénoms donnés aux personnages, qui sont les vôtres. Il y a des références à votre physicalité… Que percevez-vous de vous au travers du regard de Pascal Rambert dans la pièce ?

C’est toujours compliqué d’avoir ce recul… À première lecture, je me suis dit que c’était dingue à quel point il respectait les acteurs que l’on est. J’ai l’impression qu’il voit clairement notre travail d’acteur, la façon dont on respire, dont on entrevoit le jeu, le rapport que chacun peut avoir aux mots… Et qu’il a joué avec cela dans l’écriture. C’est comme s’il mettait notre inconscient à vue, comme une sensation d’être démasqué, ce qui est curieux à dire puisque, bien sûr, le théâtre est toujours un aveu de soi. Mais disons qu’il creuse de façon plus profonde ce que l’on est. Pour ma part, ce n’est pas rien dans mon jeu, qu’il ait choisi mon prénom. Ça crée une déflagration supplémentaire dans le corps.

 

Vous parlez du rapport spécifique aux mots. Quel serait celui de Stanislas Nordey ?

Stan est un grand sculpteur. Il sculpte l’espace avec les mots. Je les vois presque s’avancer. Son corps se transforme sous le langage, il prend les mots à bras le corps. Et Pascal l’a placé pile à cet endroit. D’ailleurs, il lui fait nommer ce phénomène en même temps qu’il se produit.  Il commente, dans le texte, son propre rapport aux mots.

 

Stanislas Nordey est un sculpteur… Sauriez-vous définir votre propre rapport à la parole ?

Pascal a choisit de faire parler Stan en premier. Ce n’est pas rien. Il m’a d’abord placée à l’endroit du silence. À l’endroit ou le corps parle et que les mots ne sont pas encore là. Je sais que j’ai un rapport particulier au silence, presque épidermique. C’est une chose qui a toujours fait partie de moi. J’ai appris à faire en sorte que ce silence ne soit pas encombrant, à l’accepter car c’est compliqué d’être comme ça, surtout au théâtre ! Cette chose que j’ai, il l’a comme portée, comme mise à vue par la parole de Stan sur mon corps. J’ai trouvé cela très respectueux.

Après cette heure de silence, il y a le flot de parole. J’adore quand la parole se déverse et nous emmène, que l’on peut s’y engouffrer tout entier, sans rien préméditer, que les choses se profilent à mesure que les mots sont prononcés.

 

On connaît le refus de Pascal Rambert d’être trop directif avec les acteurs. Néanmoins, quelle intention de jeu a t-il pu vous donner pour vous guider dans la compréhension de Clôture de l’amour ?

La chose qui a fait énormément sens pour moi, c’est qu’il me dise : « Reine. Tu es une reine… Tu ne lâches rien, tu ne laisses rien passer… ». Après, l’imaginaire sur le mot « reine » peut être très contrasté. Moi, ca me parle de la tenue, de la verticalité des choses. Ne jamais baisser la garde, aller vers le haut.

L’autre chose importante qu’il nous a dite à tous les deux c’est que lorsque l’on fait mal à l’autre, on n’oublie jamais de se faire mal à soi-même. Ce n’est pas uniquement dirigé sur l’autre, que c’est aussi en soi.

 

Que pensez vous du schéma masculin/féminin proposé ?

Pour moi, c’est arbitraire que ces mots là collent à l’homme ou à la femme. Il se trouve que ça s’articule comme ça, mais c’aurait sans doute pu être l’inverse. Stan proposait hier d’inverser les rôles, pour voir. J’y entend plutôt une universalité dans le fait de dire les choses. De dire ce qui effleure. Comment l’Homme est effleuré par des pensées, à quel moment peut-il ou non passer à l’action ? Une chose change t-elle dès lors qu’elle est nommée ? Quelle importance de dire ? Stan répète « il faut dire les choses ». Quand on la nomme, il ne s’agit déjà presque plus de cette chose là.

La pièce s’appelle Clôture de l’amour mais tout le sentiment amoureux est brouillé. En quittant, Stan nomme encore la beauté, il y a de l’amour, encore. C’est ça qui fait mal, c’est que l’amour est encore là. Sinon, il ne répèterait pas autant que l’amour est parti.

 

Interview réalisée par Eve Beauvallet

 

 

 

 

 

 

 

 

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« Clôture de l’amour », de Pascal Rambert. Du T2G au MLF ?

La nouvelle création de l’auteur, metteur en scène et directeur du Théâtre 2 Gennevilliers Pascal Rambert, ardente sérénade amoureuse taillée au plus brut de la langue, enthousiasme le Festival d’Avignon . L’ « idée de la séparation », précise son auteur… mais avec quelle idée du genre ?

Se recentrer sur le texte… Je n’en fais évidemment pas une condition sine qua non du bon théâtre, sinon l’équipe de Mouvement aurait déjà fait un méchoui aves mes restes, mais il s’avère que dans le cas de Pascal Rambert, cette décision qu’il a lui-même formulé en présentant Clôture de l’amour fut opérante. Car en même temps qu’il s’est focalisé sur la profondeur des mots et la brutalité de leur adresse dans sa nouvelle création, Pascal Rambert semble avoir lâché un peu de ce maniérisme « ultra-contemporain » (c’est son mot) qui a parfois pu empêcher d’être davantage ému qu’intéressé par son travail.

On retrouve bien dans Clôture de l’amour son obsession d’immanence, cette matérialité appuyée qui fonde ce qu’il appelle le théâtre « en temps réel ». On y retrouve un double fond méta-théâtral, des mises en abimes si l’on veut  (j’ai failli ne pas employer l’expression, Rambert dit que c’est ringard.): dans Clôture de l’amour Stan et Audrey, deux personnages qui portent le nom des comédiens Audrey Bonnet et Stanislas Nordey, sont artistes, furent amoureux, se séparent et sondent le caractère fictionnel du sentiment amoureux. On ressent toujours, comme dans chacune de ses pièces, que tout se joue ici et maintenant, que la réalité de la « séance » prime sur la fiction du texte, bref qu’on nous raconte pas de salades… Mais les effets de réel, plus subtils (souvent humoristiques, d’ailleurs), forment le soubassement et non l’étendard de ce Clôture de l’amour qui fait se lever chaque soir les salles du Festival d’Avignon.

Clôture de l’amour explore le déchirement amoureux sur le mode de la joute verbale, un face à face fragile et sanglant réparti en deux monologues d’une heure chacun, travaillés par leur auteur sous la forme dialogique. Le spectateur est face à un dispositif d’une clarté et d’une précision indéniable : les deux acteurs ne bougeront que pour échanger leur place de victime et de bourreau, de part et d’autre d’une diagonale rigide. Ils s’arrachent dans un cube blanc réfrigérant, fidèle reproduction du studio de répétition du Théâtre 2 Gennevilliers (T2G) signée Daniel Jeanneteau.  Pour ce qui est du texte, Rambert a mis au point une intelligente mixture de langage quotidien contemporain, à la fois trivial et philosophique, vulgaire et élégiaque, qui n’exclu pas l’autodérision, ni ne gomme, évidemment, rugosités de la pensée et échecs de formulation. Un texte-missile en somme, taillé pour le personnage qui écoute autant que celui qui le profère et offre à Stanislas Nordey et Audrey Bonnet des rôles d’une grande teneur.

On regrette simplement, mais très fort, cette façon de caser des anglicismes qui devrait être interdite par la loi (pas des anglicismes lexicalisés type « manger un sandwich » mais « Welcome, dans mon monde, Stan » ou « Sorry, Audrey, ok ? ») – intrusions qui donnent l’impression d’être en face d’un Bergman chez les hipsters. « First » (comme dirait Rambert), on peut se dire que ce n’est pas seulement crispant, mais que c’est aussi dommageable puisqu’il y a quand même un risque sur deux que cet ancrage dans une sphère sociale très repérée puisse stopper net le sentiment d’empathie. Bon… après on concède que ca peut au contraire venir surligner la valeur universelle de la débâcle amoureuse : Stan et Audrey sont deux artistes (certainement des acteurs, d’ailleurs) qui se pensaient à l’abri des fictions au rabais que le commun des mortels s’invente sur l’amour. Ils comptaient ne pas se raconter de salades, ne pas être concernés. Et puis si.

À ce propos, il est temps de dire que Clôture de l’amour est autant une pièce sur l’amour (sa fuite, en tout cas) que sur la fiction. Et qu’en ce point, Rambert excelle à poser ces questions : l’amour peut-il être autre chose que du théâtre? Peut-il échapper pour de vrai au flot de mythes charriés à travers le temps ? Quelle était en fin de compte la réalité du sentiment amoureux ? Stan, qui quitte, semble en faire une fiction. Audrey gardera la réalité de leur histoire pour elle.

D’ailleurs, entre ces deux monologues amoureux, un des deux a t-il le dernier mot ? On nous soutient que « non, évidemment ». Ah bon ? Audrey, en situation de riposte, semble pourtant, et paradoxalement, l’héroïne : il était trop petit pour son amour à elle, il n’a rien compris. Elle, en revanche, a bien compris que Stan trouve le malheur plus « esthétique » que le bonheur, que la séparation va même « nourrir son art », bref, que c’est un « connard ». Agenouillé au sol, tête baissée pendant la charge d’Audrey, Stan est vaincu mais ne reviendra pas sur sa décision.

Une mythologie du couple se dessine alors clairement et c’est sûrement là que le bât blesse: on perpétue d’un côté le mythe de la femme comme figure noble et sacrificielle, accomplie dans l’amour mais condamnée à l’univocité du sentiment, de l’autre, celui de l’homme égoïste et blessé, celui qui ne peut pas aimer, celui qui sera seul, qui quittera et sera donc artiste. Au final, sous cette langue très contemporaine, on récolte une ode qui sent un peu le féminisme naphtalineux… Car tout au long de Clôture de l’amour, on est passés de « l’homme est un salaud », à « l’homme est un faible », mais on est toujours restés dans une catégorisation des rapports à l’amour.

À moins que sous le cliché ne se cache un travail sur le cliché. Audrey se moque de Stan en homme romantique, Stan singe Audrey en femme romanesque. On pourrait donc postuler que l’échec de Stan vient de ce qu’il se laisse piéger par son propre personnage d’homme. Une intention d’auteur ? Un effet de lecture ? Cette séduisante alternative ferait alors de Clôture de l’amour le plus émouvant manifeste de Rambert sur le théâtre.

Eve Beauvallet

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Le visible et le cachet

Tout avait pourtant bien commencé.

En apéritif, Cantat, le tragon qui devait à nouveau expier.

Puis, les propos de Luchini sur la secte de snobs d’Avignon qui tournent le dos aux grands textes et ne s’adressent qu’aux initiés… Ca allait chauffer, même si cela sentait le réchauffé.

S’en étaient suivi les frasques de Juliette Binoche refusant qu’on la photographie, protégeant scrupuleusement son droit à l’image… Ah les caprices de divas!

Vinrent ensuite les virulentes attaques, au ton malheureusement outrancier d’Armand Héliot (ne pas confondre avec Armelle) contre AF&C (association responsable du off) et notamment les combines de remise du fond de soutien… Enfin, on allait révéler les pratiques invisibles d’AF&C.

Puis le défilé des politiques (primaires socialistes) : Frédéric Mitterrand qui annonce 12 millions sur 3 ans. Martine Aubry qui dit vouloir augmenter le budget de la Culture de 30 à 50% ! Hollande qui promet qu’il fera, lui, avant tout attention au budget. Frédéric Mitterrand qui contre-attaque ce matin dans Libé.

Et puis il y  eut aussi les spectacles :

Mademoiselle Julie étrillée par le Monde, louée par Télérama. Oncle Gourdin raillé par Libération, salué par Le Monde. Alors ? Alors ?

On n’est pas d’accord.

On pourrait  quand même en parler.

S’empoigner.

Débattre.

Polémiquer.

Mais rien rien rien. …

On pourrait  s’engueuler, gueuler comme tout au long de l’explosif Cadavre de Vincent Macaigne, révélation de ce début de Festival.

Mais non.

Macaigne n’ébranlera pas Avignon comme Angelica Liddell l’avait fait l’année dernière…

Et Angelica Liddell, elle, cette année, ne s’écorche même plus les genoux !

Alors ?….

Pas de Jan Fabre, ni de grève d’intermittents. Pas de polémique esthétique, ni d’affrontements politiques. Ce festival se déroule sans accrocs, sans passion.

Avec du côté du In, une programmation en forme de best of des artistes invités les années précédentes.

Et du côté du off, l’éternelle foire (d’empoigne) où chacun cherche à tirer son épingle du jeu dans un climat d’ultra-concurrence.

AF&C alors ?

Bah…

Essayons.

La conversion du festival en grande foire à l’achat : l’édito de Greg Germain vient fièrement la saluer.

« Si le OFF est le lieu d’émergence des projets de demain (…), il est aussi et avant tout(…) le grand salon du théâtre. Le premier marché du spectacle vivant (…). Quelques millions d’euros de contrats y sont discutés à chaque festival et nos études  le confirment : les spectacles achetés sur le OFF représentent un peu plus de 20% de la programmation des structures de diffusion de France (…) 1143 spectacles en 2011. On entend encore dire,  ici et là, que c’est décidément trop ! Trop ! Mais comment pourrait-il y avoir trop d’artistes ? »

Une argumentation à coups de mauvaise foi qui feint d’ignorer tous les problèmes que pose l’actuelle organisation du off (salles indignes, programmation surabondante et illisible, travail de terrain très insuffisant) sujets maintes et maintes fois abordés, mais comme d’habitude esquivés. Un édito qui finalement dissimule la question du sens du festival OFF en se glissant sur la fin derrière la poésie d’Edouard (Glissant).

Voilà. C’est dit.

Mais bon.

Rien de vraiment nouveau là-dedans. Un peu de pire peut-être.

Survient alors le sentiment d’une grosse fatigue, d’une lassitude. De tourner en rond, en rond, en rond. Dans la répétition.

Est-ce moi ? Ou bien.

Est-ce Avignon ?

Est-ce Avignon qui est fatigué ?

Est-ce Avignon qui est fatigué et qui pour se régénérer s’en est remis aux enfants ?

Histoire de récupérer de leur énergie. De leur enthousiasme. De leur naïveté.

Diversement convaincante sur scène (controversée chez Charmatz, décevante chez Cyril Teste, accessoire chez Liddell – je n’ai malheureusement pas vu Odile Duboc), la présence d’enfants dans les salles a en revanche bien fonctionné.

Sous la yourte mongole et la tente berbère de la Compagnie Graine de Malice deux spectacles d’une trilogie sur les apprentissages de l’enfant. L’un sur le manger, l’autre sur la marche. L’un avec des marionnettes à l’échelle 1/1, l’autre tout en théâtre d’objets. Simple, délicat, poétique comme il se doit. Avec des machines enchanteresses (dont un manège de chaussures au sommet duquel se juche une dompteuse) construites par Patrick Lesieur. (Trois petits pas et puis s’en va et Poutou-sel et Mimi sucre mis en scène par Philippe Zarch. Au Collège de la salle à 10h et 11h15)

A la Condition des Soies, de l’opéra pour enfants, ou une journée en musiques sous la forme d’un théâtre visuel fabriqué en direct via un rétroprojecteur, est rythmée par des airs d’opéra – plus ou moins connus. Coloré, sensible et ambitieux.(Grat’moi la puce que j’ai dans l’do mis en scène par Margot Dutilleul. A la Condition des soies à 9h25)

Aux Béliers, une Rumba sur la Lune avec manipulation invisible d’une souris qui prend la lune pour un fromage, et projection sur un voile de gaze de ses rêves rongeurs. Joli et rigolo.(Rumba sur la lune, mise en scène de Cyril Louge. Au Théâtre des béliers à 10h)

Contre la fatigue, j’ai donc pris mon enfant et je l’ai regardé regarder.

Le visible.

Le caché.

Le visible et le caché

Le visible est le caché.

C’est le titre d’un recueil de deux courts textes poétiques et  éclairants du philosophe Jean-Christophe Bailly, sur le rapport de l’Homme à l’animal, édité chez Le Promeneur. Il sert de support dans sujet à vifs au Nature aime à se cacher que présente Jacques Bonnaffé, en compagnie d’un jeune danseur, Jonas Chéreau, du 19 au 25 juillet. Jacques Bonnaffé trace une route singulière d’acteur populaire. Sa trajectoire peut faire penser à celle de Luchini. D’origine modeste. Révélé au cinéma par la Nouvelle Vague. Porteur de textes ambitieux à travers toute la France.  Au sujet de Luchini, Bonnaffé me disait : « S’il n’est pas programmé à Avignon, c’est aussi parce qu’il n’est pas programmé dans le public. Et s’il n’est pas programmé dans le public, c’est pour la simple et bonne raison que Lucchini aurait dû pour cela accepter de baisser ses cachets».

Comme quoi.

Les choses s’éclaircissent soudain.

La secte. Les snobs. Les grands textes.

Quand le visible est le caché.

Quand le visible est le cachet…

Eric Demey

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C’est parti !

Chaque année, le Festival d’Avignon, c’est un peu le Tour de France à lui tout seul : peloton, accélérations, chutes, essouflements, victoires… Même si on ne connait pas tous les coureurs, quelques fiches pour vous rafraîchir la mémoire sur certains des favoris de l’édition (In et Off).
Dans le numéro en cours de Mouvement, où l’on part à la recherche de voies buissonnières, le Festival d’Avignon s’aborde par des chemins inhabituels. Artiste associé de cette édition 2011, le chorégraphe Boris Charmatz met en scène des enfants, loin des grosses machines coutumières de la Cour d’honneur (p. 92). Côté arts plastiques, Cy Twombly et Tino Sehgal se rencontrent, sous la belle plume de l’écrivain Tanguy Viel (p. 148). En guise de programme, ou d’aide-mémoire pour les conversations de sortie de spectacle, vous pouvez également vous replonger dans nos articles sur l’écorché metteur en scène Vincent Macaigne, le duo décomplexé Bengolea/Chaignaud, ici et , ou encore Rachid Ouramdane raconté par Jean-Luc Raharimanana. On vous parlait aussi de Cyril Teste et de son collectif MXM, quand ils présentaient Electronic City début 2010. Et pour ceux qui ne sont pas (encore) abonnés à Mouvement, vous trouverez aussi ici une séance de rattrapage sur la très attendue Angelica Lidell…

Côté off, on avait aussi pris de l’avance. En vous parlant notamment des Bi-portraits de Mickaël Phelippeau, de Coalition, nouvelle création de Transquinquennal et Tristero présentée au Théâtre des Doms, ou de l’audacieux Life : Reset/Chronique d’une ville épuisée, du jeune Fabrice Murgia (dont vous pouvez aussi retrouver l’interview ici). Plus vieux mais toujours bons, un portrait de Spiro Scimone ou d’Ivan Viripaev, dont deux pièces (respectivement La Fête et Les Rêves) sont remises en scène, l’une par le collectif De Quark et l’autre par le Théâtre Alibi. Essouflés ?

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